Slayers Online

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Slayers Online ou le labyrinthe de la mémoire (retranscription écrite de la vidéo Touch my level One #49)

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Si je vous montrais ma photo de classe de CP, je serais capable de vous donner tous les noms de mes camarades, alors que j’ai déménagé deux ans après et que je n’ai jamais revu l’immense majorité de ces personnes.

Mais si je vous montrais ma photo de classe de terminale, je pense que je serais incapable de vous donner plus de huit prénoms. À vrai dire, je n’ai même pas cette photo. En revanche, j’en ai une autre, datant de la même période.

La voilà. Oui, je suis au premier rang, là, c’était ma période cheveux bleus. Quoi ? Comment ça, des vraies gens ? Non, parce que là je suis également capable de vous donner tous les noms de mes camarades, que dis-je, des mes frères d’armes.

C’est vraiment curieux la mémoire. Vous ne trouvez pas ? On se souvient parfaitement bien d’un événement qui peut avoir plus de trente ans, mais un autre de moins de dix ans peut totalement disparaître de notre esprit. C’est assez labyrinthique et vertigineux.

En tout cas, je me souviens d’une chose, ma première et ma terminale, je les ai passées à l’école de Sarosa, au sud de la ville portuaire de Trigorn. J’étais… un Elfe du Chaos.

On grandit avec de multiples formes d’art autour de nous, des films, des livres, des BD, de la musique, des jeux vidéo. Certaines œuvres marquent notre imaginaire et on aime les revoir, revenir à elles. C’est aussi pour cela que l’on conserve nos anciennes

consoles, nos anciens jeux vidéo. On se dit toujours : « voilà, je l’ai, je pourrai toujours le relancer ». Mais est-on sûr que l’on va vraiment retrouver la sensation que nous offre notre souvenir ?

Aujourd’hui, on va parler de la chose que personne ne peut vaincre, est-ce pour autant un ennemi ? Je n’en sais trop rien. Aujourd’hui, on va parler du temps. Bienvenue dans le labyrinthe de la mémoire.

La question est en apparence simple : peut-on refaire un jeu et le redécouvrir ? Mais surtout, peut-on découvrir un jeu, qui a un certain nombre d’années, et en tirer toute l’expérience qu’il a pu procurer à d’autres à l’époque ?

Si le temps effacera tout sur son passage, on ne le réalise pas immédiatement. On a gardé notre console, notre cartouche, qu’est-ce qu’il peut bien nous arriver ? On pourra toujours refaire notre jeu vidéo préféré de l’époque.

Ce serait oublier un tournant majeur qu’a vécu le jeu vidéo dans les années 2000. Un tournant peut-être moins perceptible que le passage de la 2D à la 3D dans les années 1990, mais peut-être encore plus important. Certains délimitent ce qui appartient au retrogaming de ce qui n’y appartient pas avec ce concept. Je parle du jeu connecté à Internet, des modes multijoueurs et des mises à jour qui en découlent.

Ces expériences qui disparaissent

Parce que, paradoxalement, ce ne sont pas nos plus vieux jeux qui nous font ressentir le temps qui passe, mais bien ceux des années 2000.

Si le jeu en ligne existait avant ces années-là, notamment sur PC, il se démocratise pendant cette décennie, et comme beaucoup, c’est à ce moment-là que je le découvre.

Et étant un joueur console, je découvre le online avec les services en ligne Nintendo de la DS et de la Wii. J’ai encore les consoles, j’ai encore les jeux, mais ces jeux sont désormais amputés de leurs fonctionnalités online.

Ces jeux appartiennent à la première génération de jeux tronqués par la disparition de leurs supports en ligne. Je me souviens de mes parties en ligne de Mario Kart Wii, de Metroid Prime Hunters, et de Call of Duty 4 et 5. Mais tout ça appartient au passé, et on ne peut pas vraiment y regoûter. Les serveurs Wii et DS ont été définitivement fermés en 2014, et les navigateurs Internet, les chaînes Wii en ligne et les modes multijoueurs ont définitivement quitté notre réalité.

Mais le jeu online de cette époque qui m’a le plus marqué, c’est ma seule expérience MMORPG de mon parcours vidéoludique. Un genre chronophage, qui pendant un temps m’a fait croire qu’il remplacerait à terme toutes les autres formes de jeux en ligne, avant que la majorité des joueurs ne s’en détournent. Je veux vous parler de Slayers Online. Car oui, j’ai vécu deux ans dans ce jeu, et même un peu plus.

J’ai vécu deux ans dans un monde virtuel

À la rentrée de septembre 2005, je découvre ma nouvelle classe. Je rentre en première, je viens de déménager à La Rochelle et je ne connais personne. Mais ce que je ne sais pas, c’est que ma véritable nouvelle classe, je la découvre chez moi, devant l’ordinateur familial, ce même mois de septembre 2005. Je me connecte pour la première fois à Slayers Online, un MMO francophone gratuit ayant un univers d’héroïque fantasy. C’est là que mon pseudo, Ashikara fait sa première apparition.

Je découvre donc Slayers Online, un MMO qui comporte un seul serveur, et qui sent bon le jeu massivement multijoueurs sur Super Nintendo. Je veux dire, que ce soient les éléments graphiques ou sonores, énormément d’éléments proviennent d’autres jeux de l’aire 16 bits. Et ayant connu cette époque, tout ceci m’enchante au plus haut point.

Slayers Online est un projet amateur, géré par une petite équipe qui s’est montée autour de son créateur, un certain Frostfall. Il faut comprendre que le jeu, de par son serveur unique, s’apparente à une vie de village. À l’époque, la majorité des joueurs sont très jeunes, entre collégiens et lycéens, et la nuit, on peut dire que le jeu dort.

Slayers Online a connu ses heures de gloire et d’affluence entre 2005 et 2010, pile ma période d’activité. Pour le coup, je suis au bon endroit au bon moment, dans les bonnes conditions pour vivre cette expérience.

Je vous parle de souvenirs qui ont aujourd’hui vingt ans. Pour autant, beaucoup de choses sont d’une netteté incroyable dans le labyrinthe de ma mémoire.

Tout a commencé à Sarosa, le village de départ où nous sommes élèves de l’école militaire.

Et chose étonnante, je peux me connecter au jeu et m’y rendre encore aujourd’hui. Oui, le jeu existe encore, sans vraiment exister. Disons que le serveur est toujours disponible, mais le jeu est totalement désert depuis plus de dix ans.

Se promener dans le jeu aujourd’hui, c’est comme faire de l’urbex, mais numérique. Tout est là, mais rien n’est plus pareil. Déjà – et c’est tant mieux –, le jeu a régulièrement fait l’objet de mises à jour graphiques. Le jeu a connu également un gros reset en 2017. Mais globalement, il reste fidèle à lui-même.

En vérité, le jeu est bien mieux aujourd’hui qu’à l’époque. Parce qu’en 2005, le système de jeu était totalement cassé, l’équilibrage entre les différentes classes était déséquilibré.

Il est vrai qu’en termes de gameplay, on maintient une unique touche enfoncée, et le résultat du combat n’est qu’une question de statistique. Et en 2005, ces statistiques étaient totalement ratées.

L’intérêt du jeu se trouvait bien plus dans l’interaction avec les autres joueurs et de tout ce que cela pouvait amener en termes d’aventures.

Il y a zéro nostalgie en matière de sensation de jeu, de mécaniques, de gameplay. C’est une expérience vidéoludique sociale. Slayers Online était un moment de vie.

C’est vrai que le jeu a une bien meilleure mine aujourd’hui. Mais il est bien trop tard. Aucune mise à jour, aussi bien soit-elle, n’a pu ramener les joueurs comme à l’époque. Les gens ont grandi, sont passés à autre chose, et Slayers Online n’est sûrement plus qu’un souvenir, positif et plein de nostalgie, pour la majorité de ces joueurs.

Pour autant, même aujourd’hui, vous avez quand même des chances de croiser un ou deux joueurs, qui font peut-être comme moi, une espèce d’exploration mélancolique.

Mais pour tout vous dire, que ce n’est pas spécifiquement pour cet article que j’ai réinstallé le jeu sur mon ordinateur, parce qu’en vérité, je ne l’ai jamais désinstallé.

Et cette déambulation dans ces ruines numériques, à vrai dire, je la fais de temps en temps. Vous n’imaginez pas tout ce que j’ai pu vivre dans ces lieux qui ont un peu changé de tête depuis.

Parce que j’étais là, j’étais là il y a vingt ans, quand ce petit monde grouillait de vie, que le mercredi ou le samedi après-midi, il fallait même attendre qu’un des cinq cents slots de connexion se libère pour pouvoir jouer. À l’époque, je découvre ce qu’est un monde persistant, c’est-à-dire un jeu vidéo qui ne s’arrête jamais de vivre, qui continue même quand on n’est pas connecté. Le monde de Slayers Online se superpose au vrai monde, et les souvenirs de cette époque de ma vie mélangent ces deux réalités.

Quand je me connecte à Slayers Online comme aujourd’hui, je ne relance pas un vieux jeu auquel je jouais il y a longtemps, mais je reviens dans des lieux de ma vie. J’ai vécu ici, je le sais. Ces ruines numériques font partie de mon passé. Je connais comment est agencé le monde et je ne m’y perds jamais. Je reconnais ses musiques qui s’associent naturellement à tous ces lieux. Et je ne serais pas exactement le même sans ces années passées ici.

C’est comme quand vous revenez dans un endroit dans lequel vous avez vécu. Slayers Online me donne effectivement l’impression d’avoir vécu une partie de ma vie dans son monde, d’avoir lié une partie de mon existence et de mon expérience à cette étrange chose que l’on pourrait appeler « le continent numérique ».

Je n’ai pas oublié le nom des villes : Sarosa, Trigorn, Argelas, l’île des 5 sages, Proncillia, et même Eleven Snake, ville qui a aujourd’hui complètement disparu suite à la refonte de 2017. C’était pourtant ma ville natale. Oui, parce que j’ai eu une vie ici, une histoire, des amis, des exploits, une légende. Nous étions des héros.

Le point de départ, c’est cette espèce d’émerveillement de pouvoir jouer à un jeu d’aventure façon Super Nintendo avec des centaines de joueurs simultanément. Le jeu est vaste, la quête est longue, il y a des donjons, il faut sauver le monde, et on peut appartenir à des guildes.

Petit à petit, on apprivoise le monde, on fait des rencontres, et je crée une guilde avec d’autres joueurs qui sont rendus au même stade que moi dans le jeu, en plein milieu de la quête principale. Puis une fois cette dernière terminée, on s’attelle à faire briller notre bannière. Nous, nous sommes la guilde des Elfes du Chaos, plus communément appelé EDC, et nous allons devenir l’une des plus célèbres guildes de ce monde.

Si vous avez un peu joué à Slayers Online, vous connaissez EDC et ses plus fameux guerriers, Iinko, Dabura et Saizo, et peut-être même leur leader moins connu, Ashikara.

Je me souviens de tellement de choses. Glark et Saizo, par exemple, étaient nos couturiers et confectionnant des skins uniques aux membres de la guilde, donnant à notre clan une vraie direction artistique.

D’ailleurs, on pouvait devenir milliardaire en vendant des skins. Et sachant que la masse monétaire du jeu provenait du dur labeur d’un jour qui, à un moment ou un autre, avait tué un mob, on apprenait par la même occasion les joyeuses lois du capitalisme.

Saizo était l’architecte de notre maison de guilde, que dis-je, de notre château qui a été ajouté au jeu. Inko et Dabura sont parmi les guerriers les plus connus du jeu, étant respectivement les deux premiers du classement réputation, le classement PvP, le classement le plus important (à noter que les classements ont été reset en 2017, sans quoi leurs places auraient été intouchables).

On peut le dire, ça se passe bien avec ma classe de 2005 à 2007. J’ai tellement de captures d’écran de moments passés avec ma guilde. On parlait non-stop sur notre canal privé en jeu. On faisait des tournois, des donjons, des boss de quêtes, des événements organisés par la communauté, du PvE pour ramener de l’argent et du PvP en arène.

Je faisais plein de bannières pour décorer notre page de guilde et habiller notre forum, aujourd’hui disparu, qui était hyperactif. Il comportait plus de soixante-quinze mille messages, et c’était la pierre angulaire de notre clan en termes de gestion des membres et de la cohésion du groupe. Croyez-moi, en tant que leader de la guilde, c’est là que j’ai appris le plus de choses sur la gestion de groupe.

Le site du jeu offrait également un support afin de personnaliser notre expérience. Chaque personnage avait sa propre page dédiée, et on pouvait développer notre background, faire un peu de rôle play, choisir notre race et préciser notre orientation morale. C’est pour ces supports, c’est-à-dire notre page de guilde et les pages de perso sur le site du jeu, et pour notre forum, que je développais du contenu visuel, aussi moche que touchant (mais plus moche que touchant).

Tenez, la photo de classe de début, je ne l’ai pas faite pour cet article, elle date bien de cette époque. Quand je vous dis que c’est vraiment ma photo de classe ! Je faisais même des films en pixel-art stop-motion avec tous les membres de la guilde, apprenant pour la première fois à utiliser un logiciel de montage vidéo.

J’ai tellement de souvenirs et d’anecdotes. Les lieux de rencontres et d’échanges sont clairement les arènes. Un soir, je suis à l’arène la plus populaire du jeu, celle de la maison de guilde Hunter en centre-ville de Trigorn. La soirée passe, et les gens se déconnectent petit à petit. C’est là qu’un autre joueur me dit qu’il ne reste plus qu’à aller voir s’il y a du monde à l’arène de la maison de guilde Chaos. Il m’emmène à Coacville, un village dans les marais, pas du tout fréquenté par les hauts levels et encore moins en soirée. On rentre dans une maison déserte, on descend au sous-sol, et là, surprise, il y a une quinzaine de joueurs en train de discuter et de faire des duels. Je découvre un nouveau lieu de vie nocturne, à l’image d’un bar d’initiés dans une ville de la « vraie vie ». Dix-huit ans après, je m’en souviens encore. Des anecdotes comme ça, j’en ai plein.

J’ai assisté à des mariages, à des pièces de théâtre, des fêtes au château du roi, des soirées à la taverne de Sarosa, à des tournois inter-guildes dans les gradins ou en tant que combattant dans les plus grandes arènes du jeu, aux après-midi à jouer au blobball dans le stade de la ville d’Argelas,

etc., etc. Tous ces moments de vie sont bien conservés dans le labyrinthe de mes souvenirs.

Et alors que j’avance dans ces ruines numériques, je me dis que mon expérience de Slayers Online est aujourd’hui disparue à jamais. On ne pourra plus revivre ça. Pas comme ça en tout cas.

Le jeu vidéo a cette singularité liée à l’interaction. Et quand cette interaction s’est ouverte au multijoueurs en ligne avec l’avènement d’Internet, le jeu vidéo a créé des moments de vie qu’on ne pourra plus revivre. Vous ne pouvez pas revivre votre première ou terminale ou n’importe quelle autre année de votre vie, pas plus que je ne peux revivre mes années passées sur Slayers Online. Je peux revoir un film ou relire une BD que j’ai découvert à la même époque, et même rejouer à un jeu vidéo solo sur ma Nintendo DS, mais je ne peux pas revivre Slayers Online. Il est lié au temps, à son époque et aux personnes qui ont participé à faire vivre ce jeu, à faire vivre ce monde.

Le jeu vidéo des années 2000 a rendu le passage du temps tellement plus palpable. Quand je me promène sur Slayers Online aujourd’hui, j’ai l’impression que ces ruines numériques appartiennent à un monde très ancien. Et avouez que ça ne doit pas arriver à beaucoup d’archéologues d’explorer des ruines d’un passé lointain et se dire : « Ah mais oui, je connais tout ça parce que j’ai vécu ici, il y a fort longtemps. »

Tout finit par disparaître. Une grande partie des films qui ont été tournés depuis la création du cinéma ont déjà totalement disparu, je ne vous parle même pas de nos écrits. Nos données numériques se perdront. Nos objets, nos corps, nos mémoires, nos civilisations, notre planète, tout sera effacé par le temps. Et je ne pensais pas que ce sentiment du temps qui passe pourrait être si palpable grâce au jeu vidéo, à son lien étroit avec la technologie et à sa richesse en termes de propositions d’interactions.

Et ça ne va pas aller en s’arrangeant avec tous nos jeux et services actuels. Le jour où les mises à jour s’arrêteront et le jour où les serveurs seront coupés, alors tous ces jeux rejoindront Slayers Online dans les limbes numériques. Restera une trace dans les labyrinthes de nos mémoires collectives.

Voilà, avec le temps, Slayers Online est un jeu qui disparaît : de par son support et son aspect multijoueurs en ligne, il était condamné d’avance. Pour vivre Slayers Online, il fallait être là, il y a vingt ans.

Aujourd’hui, ce jeu marque ma mémoire, et dans le labyrinthe de mes pensées, il arrive toujours à se connecter à mes nouvelles expériences.

Il est incroyablement présent, et ce pour une bonne raison. Il a appartenu à mon vécu sur le temps long. Rendez-vous compte, Slayers Online m’a accompagné pendant cinq années, avec un pique de fréquentation les deux premières années, celles de la fin de mon lycée. J’ai plein de souvenirs liés à ce jeu. Des souvenirs liés à mon quotidien de l’époque. On pourrait croire que mon expérience du jeu m’aurait totalement déconnecté du réel, mais pas vraiment, et déjà pour une raison simple, mon frère faisait partie de ma guilde.

D’ailleurs, n’ayant qu’un seul ordinateur, le fameux PC familial du début des années 2000 que beaucoup de foyers ont connu, on ne pouvait pas jouer ensemble. On jouait donc chacun notre tour. Pendant deux ans, Ashikara ne pouvait donc pas croiser Saizo, nous poussant à parler entre nous du jeu et de notre guilde dans la vraie vie.

Le jeu vidéo peut imprégner tout une partie de notre vie, car il peut faire partie du temps long. Il peut se lier à des moments de notre passé, et comme ces derniers, il ne pourra jamais être revécu.

Mais, une chose est sûre avec ce jeu, dans le labyrinthe de mes pensées, je me souviendrai toujours des raccourcis, pour le retrouver.

Guillaume Roland (plus connu sous le nom d’Ashikara, leader des Elfes du Chaos)