!Mediengruppe Bitnik, Computer Says No

IA : la messe est dite

L’étrange culte se déroule sous les voûtes d’une église gothique d’Osnabrück, en Basse-Saxe. Dans le chœur où il a pris la place de l’autel, le visage surdimensionné d’une jeune femme forme un écrasant mur vidéo de 7 mètres de haut, fragmenté sur dix-huit écrans. De ses yeux inexpressifs coulent sans interruption des larmes abondantes, irréelles, qui ne semblent pas soumises aux lois physiques gouvernant les fluides humains. Le phénomène miraculeux évoque les lacrimations émanant des statues religieuses que les croyants interprétaient comme des avertissements prophétiques, invitant à la prière et au repentir.

Mater Dolorosa du xxie siècle, l’icône glamour est un personnage virtuel façonné par le duo d’artistes !Mediengruppe Bitnik dans le cadre de leur exposition personnelle Computer Says NoL’expression « Computer says no » provient d’une réplique culte d’un sketch diffusé sur la BBC en 2005. À chaque nouvelle demande du client, l’employée de banque interroge l’ordinateur et répond systématiquement en haussant les épaules « computer says no », le laissant totalement désemparé [en ligne : https://youtu.be/x0YGZPycMEU]. à la Kunsthalle Osnabrück, un centre d’art contemporain installé dans un ancien monastère. La lueur mauve diffuse, les écritures rougeoyantes des néons et les prêches contribuent à créer une atmosphère quasi liturgique. La prêtresse 2.0 se présente comme une influenceuse technocritique dont les prédications appellent les fidèles à résister aux dérives autoritaires des technologies.

La figure a été générée par un unique prompt des artistes exécutés par le programme génératif chinois Qwen.AI, l’un des principaux concurrents des leaders américains de l’IA, Anthropic et OpenAI. Un modèle dont le fonctionnement s’apparente à la Genèse biblique où « le verbe » précède la chose : « Portrait photo of the woman called Qwen Stefani crying unusual lighting purple« Portrait photo de la femme nommée Qwen Stefani en train de pleurer éclairage inhabituel violet. » La couleur violette, autrefois associée à la figure de la sorcière, est désormais la couleur de prédilection des applications d’IA, capitalisant sur le pouvoir « magique » associé à cette teinte.. » Et Qwen Stefani fut ! Elle emprunte son nom au grand modèle de langage d’Alibaba Cloud dont elle issue. Elle n’en fait pas mystère. « Le modèle sur lequel j’ai été entraînée tourne sur un ordinateur localisé dans le studio de Bitnik, et il est open source », déclare-t-elle dans une vidéo tournant en boucle. En dépit du fait que le prompt utilise le terme générique « femme » sans plus de précision, et bien que le modèle soit chinois, la première image générée (et conservée par les artistes) est celle d’une jeune femme blanche aux lèvres pulpeuses en tout point conforme aux standards de beauté occidentaux, révélant les biais du jeu de données d’entraînement.

En la baptisant Qwen Stefani, les artistes font explicitement référence à Gwen Stefani, la chanteuse américaine des années 90 et à la récente conversion de l’ex-pop-star féministe du groupe No Doubt en influenceuse catholique conservatrice. Elle est l’une des nombreuses célébrités à faire campagne pour l’application Hallowhttps://www.youtube.com/watch?v=XhjREwJDrmg., une app de prières au succès fulgurant qui a surclassé en 2023 TikTok, Spotify ou Netflix dans le top 10 de l’Apple Store. Le 18 février 2026, mercredi des Cendres marquant l’entrée dans le carême pour les chrétiens, l’app s’est même retrouvée en tête du classement aux États-Unis, devant WhatsApp et ChatGPT, proposant des histoires audio de la Bible, des prières, des exercices de méditation, des aides au sommeil et de la musique chrétienne, mais également des défis communautaires et du life coaching assisté par IA. Une app payante qui promet un moment d’introspectionLa vidéo promotionnelle pour Hallow promet un ménage à trois avec Jésus [en ligne : https://youtu.be/dVY1_xH2Qis]. mais transforme la spiritualité en marchandise, et fait de ce confessionnal numérique un aspirateur à données les plus intimesLes régulateurs ont bloqué l’accès à Hallow dans l’UE, où les données révélant des convictions religieuses ou philosophiques sont classées « données sensibles » et interdit le traitement de ces données sans consentement explicite. La Chine également. (développer ?). Bien qu’elle se présente comme apolitique, l’entreprise missionnaire est accusée d’exploiter les besoins dévotionnels des adeptes pour promouvoir des idées idéologiques et politiques, anti-avortement, anti-contraception, et en faveur de chasteté. Elle a bénéficié sans surprise des investissements de JD Vance, le vice-président des États-Unis converti au catholicisme ainsi que de son mentor, l’entrepreneur pro-Trump et argentier de la Silicon Valley, Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de la puissante société d’analyses de données militaires Palantir, qui a permis de « décapiter » le régime iranien ou de traquer les migrants aux États-Unis. Le milliardaire américain, figure influente de la tech, multiplie depuis l’automne dernier les conférences à huis clos à San Francisco, Paris ou Romehttps://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/19/l-americain-peter-thiel-echoue-a-promouvoir-a-rome-la-figure-d-un-antechrist-oppose-aux-nouvelles-technologies_6672391_3210.html annonçant le retour de l’Antéchrist, ce faux prophète de la fin des temps, incarné d’après lui par des personnalités comme la militante suédoise pour le climat Greta Thunberg et tous ceux qui rejettent les progrès de l’intelligence artificielle ou tentent de la brider. « Au xxie siècle, l’Antéchrist est un luddite qui veut arrêter toute science », selon ses propos rapportés par le Washington Posthttps://www.washingtonpost.com/podcasts/post-reports/inside-billionaire-peter-thiels-private-antichrist-lectures. Si le terme est souvent mobilisé pour dénigrer ceux qui « refusent le progrès », les luddites, ces ouvriers du textile qui ont brisé les premières machines à tisser industrielles au début du xixe siècle en Angleterre se sont soulevés pour protester contre la dégradation de leur condition et la mauvaise qualité des ouvragesVincent Bourdeau, François Jarrige, Julien Vincent, Les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire, Maisons-Alfort, éditions è®e, 2006..

La Qwen Stefani de !Mediengruppe Bitnik pourrait passer pour une incarnation contemporaine de Lud, la figure mythologique derrière laquelle la résistance s’est organisée. Elle se présente comme une influenceuse technocritique qui prêche avec véhémence contre l’emprise croissante des décisions algorithmiques sur la société et des nouveaux seigneurs qui les imposent au peuple. Ses Saintes Écritures ne sont pas la Bible, mais un autre best-seller, le Simple Sabotage Field Manuel (Manuel de sabotage simple sur le terrain) qu’elle réactualise en ce début de xxie siècle chaotique. Un guide publié en 1944 par le prédécesseur de la CIA, à la fin de la Seconde Guerre mondiale et déclassifié depuis, qui circulait au sein de la résistance. Le manuel explique aux citoyens ordinaires comment entraver les opérations ennemies depuis l’intérieur dans une Europe occupée par les fascistes, sans se faire prendre. L’idée est de ralentir l’activité économique générale, et donc la machine de guerre, par une série de petites actions, en égarant des outils, en retardant les commandes ou en « pleurant et sanglotant de manière hystérique à chaque occasion, surtout lorsqu’on est confronté à des fonctionnaires », le tout sans éveiller les soupçons. Les larmes intarissables de Qwen Stefani changent alors soudain de sens. On les avait prises pour de la compassion mais c’est bien de subversion qu’il s’agit.

L’influenceuse virtuelle a été entraînée avec le Manuel de sabotage – document le plus téléchargé au sein des administrations gouvernementales américaines suite à la réélection de Donald Trump en janvier 2025 – ainsi que différents articles sur le technofascisme qu’elle métabolise pour générer et déclamer son sermon. Un procédé qu’aurait certainement réprouvé le pape Léon XIV. Le chef de file des catholiques a récemment multiplié les mises en garde à l’adresse des prêtres contre la « tentation de préparer des homélies » avec ChatGPT. Il a plus généralement déploré « la confiance naïve et acritique dans l’intelligence artificielle comme “amie” omnisciente » dans son Message pour la 60e journée mondiale des communications socialeshttps://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/messages/communications/documents/20260124-messaggio-comunicazioni-sociali.html.

Le pape américain naturalisé péruvien, diplômé de mathématiques, y stigmatise les « agents conversationnels basés sur de grands modèles linguistiques (LLM) [qui] s’avèrent étonnamment efficaces en persuasion occulte », conscient que ces chatbots « rendus excessivement affectueux, en plus d’être toujours présents et disponibles peuvent devenir les architectes cachés de nos états émotionnels et ainsi envahir et occuper la sphère intime des personnes ». Voire remplacer à terme le confessionnal et les curés auprès des fidèles.

En revanche, quand Léon XIV rappelle que « derrière cette immense force invisible qui nous concerne tous, il n’y a qu’une poignée d’entreprises » et se dit préoccupé par « le contrôle oligopolistique » des systèmes algorithmiques et d’intelligence artificielle « capable d’orienter subtilement les comportements », son discours s’aligne parfaitement avec celui de Qwen Stefani.

L’installation de !Mediengruppe Bitnik interroge le culte voué à l’IA, élevée au rang de religion, brocarde ses prophètes et ses dévots (qui annoncent un avenir radieux ou l’imminence d’une apocalypse), tout en invitant à remettre en question l’inévitabilité de sa trajectoire. L’IA réactive une longue histoire de fascination mystique pour les technologies de communication, en particulier quand leur fonctionnement échappe à notre entendement, mas elle a pris une ampleur inédite, largement entretenue par les entrepreneurs de la tech qui sont les premiers à alimenter cette peur que seule leur expertise serait à même de conjurerComplaisamment relayé par les médias, ici un commentaire du texte de Dario Amodei, patron d’Anthropic dont le modèle Claude est utilisé par l’armée US. Victor Storchan, « L’IA présente un “risque existentiel” : l’alerte de Dario Amodei (texte intégral commenté) », Grand Continent [en ligne : https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/28/lia-est-un-risque-existentiel-lalerte-de-dario-amodei-texte-integral-commente]..

L’installation concrétise également la convergence inédite entre autoritarisme technologique et intégrisme catholique, analysée récemment par l’historien Fred Turner, dans son article « The Texan Ideology » où il démontre que de son berceau libertarien, en Californie, le centre de gravité de la tech s’est déplacé vers le sud conservateur des États-Unis, et notamment au Texas, où se déploient les énormes fermes de serveurs énergivores et polluantes nécessaires à l’IA. Elon Musk, l’homme le plus riche du monde, fut l’un des premiers leaders de la Silicon Valley à migrer vers cette terre d’extraction au cœur de la Bible Belt pour y créer sa propre colonie Starbase, principal site de production et lancement pour ses fusées SpaceX. « Dans les années 1990, marquées par l’idéologie californienne, un spiritualisme hippie décontracté prévalait, mais aller à l’église, c’était un truc de ringards, écrit Turner. Aujourd’hui, alors que les dirigeants de la Silicon Valley se tournent vers la droite extrême, et en particulier lorsqu’ils émigrent au Texas, beaucoup embrassent la célébration simultanée de l’esprit d’entreprise et du disciple chrétien au cœur de l’idéologie texane. » L’historien observe qu’une alliance se noue entre technofascistes et chrétiens nationalistes, parlant même d’une « techno-théocratieFred Turner, « The Texan Ideology », The Baffler, n° 84, avril 2026 [en ligne : https://thebaffler.com/salvos/the-texan-ideology-turner]. ».

Les exhortations larmoyantes de Qwen Stefani résonnent dans les murs de l’ancien monastère dominicain du xiiie siècle, qui forme un écrin idéal. Les dominicains étaient désignés comme l’ordre des Prêcheurs, dont les prédications devaient convaincre les hérétiques (cathares) de retourner dans le droit chemin. Qwen Stefani prêche, elle, contre le développement du « technofascisme », ces infrastructures techno-autoritaires qui conditionnent de plus en plus fortement nos vies, et appelle à la résistance. Le terme « technofascisme » a proliféré dans les médias depuis le second mandat de Trump et le ralliement des milliardaires de la tech à son projet politique, pour désigner l’alliance entre un pouvoir politique autoritaire et une puissance technologique, la fusion du trumpisme et de l’idéologie néo-réactionnaire des puissants patrons de la Silicon Valley.

Mais ce que pointe !Mediengruppe Bitnik par l’intermédiaire de leur avatar, ce n’est pas le simple rôle instrumental de ces technologies numériques au service des dérives autoritaires. Selon les artistes, interrogés à ce propos, « les logiques fascistes sont profondément ancrées dans les outils avec lesquels nous interagissons quotidiennement […]. Les systèmes de surveillance, de prédiction et d’évaluation régulent les comportements, orientent l’attention et établissent des normes définissant ce qui est “normal” ou “déviant”. De cette manière, les normes techniques deviennent des instruments politiques – déterminant qui a accès, qui est exclu et dans quelles conditions la participation est facilitée. »

Cette hypothèse est également soutenue par le théoricien Roland Meyer qui s’est intéressé à l’usage intensif que l’AFD, l’extrême droite allemande, fait de l’IA générative dans sa communication politique, inondant ses réseaux de « jeunes hommes musclés dans des poses militaires, de jeunes filles aux tresses soignées dans des forêts romantiques et d’idylles familiales blondes et heureuses, toutes générées synthétiquement dans un style de réalisme pittoresque des années trenteRoland Meyer, « Echte Emotionen. Generative KI und rechte Weltbilder », Geschichte der Gegenwart, 2 février 2025 [en ligne : https://geschichtedergegenwart.ch/echte-emotionen-generative-ki-und-rechte-weltbilder]. ». Selon le chercheur spécialisé dans les médias et la culture visuelle à l’université de Zurich, le choix de l’IA par l’AFD n’est pas le fruit du hasard, elle est l’expression d’une affinité idéologique et esthétique : « La génération d’images par IA n’est nullement un outil politiquement neutre, elle est parfaitement adaptée à la conception de visions du monde de droite : du moins sous sa forme commerciale actuelle, elle est structurellement nostalgique, sert une esthétique populiste et repose sur la stéréotypisation et la création de clichés. »

Le technofascisme n’est pas seulement une idéologie réactionnaire qui utiliserait la technologie, il émerge des propriétés mêmes des infrastructures mathématiques de l’IA. Grégory Chatonsky propose le terme de « vectofascisme », qu’il définit comme « un système politique caractérisé par l’instrumentalisation algorithmique des flux d’information et des espaces latents pour produire et orienter des affects collectifs (principalement la peur et le ressentiment), au service d’un projet de pouvoir autoritaire », opaque et centralisé, qui échappe à tout contrôle démocratique. Là où le fascisme traditionnel s’exerce par la disciplinarisation visible des corps, « le pouvoir vectofasciste s’exerce par la modulation invisible des affects », estime l’artiste et chercheurGrégory Chatonsky, « Vectofascisme », Multitudes, 2025/3 n° 100, 2025, p. 196-200 [en ligne : shs.cairn.info/revue-multitudes-2025-3-page-196?lang=fr]..

Depuis sa chaire numérique des réseaux sociaux, Qwen Stefani s’adresse à ses disciples/followers sous forme de courtes vidéos (le modèle génère des clips limités à 15 secondes) et les exhorte à l’action : « Est-ce que ce manuel peut nous servir de guide contre le technofascisme 80 ans plus tard ? Nous vivons dans un monde où les milliardaires de la tech ont plus de pouvoir que les personnalités élues, où les plateformes comme Twitter (X) censées faciliter le discours démocratique peuvent être achetées et transformées en mégaphone pour les idéologies d’extrême droite sous le déguisement de la liberté de parole. » « Aujourd’hui, clame l’influenceuse, la force qui dirige le monde n’est pas la religion, mais les données ! Au lieu des Saintes Écritures, nous avons des algorithmes de boîtes noires et au lieu de décrets divins, on nous somme de nous soumettre à l’IA en tant qu’autorité non biaisée, justifiant le contrôle. C’est ça le technofascisme et nous vivons déjà sous son régime… »

Suit une litanie d’exemples : Meta retire les fact checkers qui limitaient la désinformation, Palantir a aidé à la déportation de masse, TikTok censure les discours, X diffuse des publicités suprémacistes blanches, Starlink contrôle Internet dans les zones de guerre, OpenAI tire profit de matériel sous copyright, les algorithmes décident qui bénéficie ou est exclu de la Sécurité sociale en fonction de scores de risque biaisés, Elon Musk coupe les subventions à des programmes gouvernementaux entiers, simplement sur la base d’une liste de mots clés, comme « inclusive », « anti racist », « inequality », « social justice ».

Dans ce doomscroll infini, les apparitions de Qwen Stefani sont interrompues par des réels de comptes d’une quarantaine d’artistes ou de théoriciens appréciés et suivis par !Mediengruppe Bitnik, qui intercalent des notes grinçantes, humoristiques, des commentaires décalés, des alternatives aux prédications funestes de l’influenceuse. Un écureuil qui ronge une fibre optique (Mario Santamaria), un dataset féministe, des vidéos ASMR réalisées à partir de smartphones passés à la broyeuse (Valentina Tanni), une collection de salutations obséquieuses de ChatGPT pris en flagrant délit de flatterie (Ben Grosser), une IA luddite (Iocose), un doigt surnuméraire (Nadja Buttendorf), un dead drop en forme de clé USB pour partager ses fichiers hors du cloud (Aram Bartholl).

Au lieu de laisser les technologies imaginer nos futurs à notre place, l’influenceuse propose d’autres manières de concevoir la technologie et lance des défis pour reprendre le contrôle. Des instructions écrites en grandes lettres de néon rouge réparties dans la nef transforment ces vêpres numériques crépusculaires en camp d’entraînement, disséminant ses tactiques de résistance : Cry on zoom (« Pleurez sur zoom »), Share your accounts (« Partagez vos comptes »), Mislabel data (« Introduisez des erreurs dans l’étiquetage des données »), Corrupt database entries (« Corrompez les entrées des bases de données »), Unplug ethernet cables (« Débranchez les câbles ethernet »), Leave your phone (« Abandonnez votre téléphone »), Tamper with metadata (« Falsifiez les métadonnées »), Leak internal data by accident (« Faites fuiter des données internes par accident »), Doomscroll at work not in bed (« Doomscrollez au travail, pas au lit »). D’autres instructions sont dissimulées dans des biscuits de fortune argentés et complètent le manuel mis à jour.

Face à l’ampleur de ces systèmes technologiques dans lesquels nous sommes profondément enchevêtrés, ces petits actes de sabotage pourraient paraître bien dérisoires. « Nous pensons que le premier pas est de créer des espaces pour l’action, la résistance et la réinterprétation. Le simple sabotage ne peut pas faire dysfonctionner ces systèmes, admettent les artistes, du moins pas de façon permanente, mais ça peut créer des espaces où des formes alternatives, plus équitables de technologie, de coopération et de soin peuvent émerger. » La proposition réanime l’imaginaire politique du sabotage comme une pratique de réappropriation, où la résistance n’est pas seulement réactive, mais préfigurative, stratégique. C’est une forme de contre-pouvoir, collectif, et situé qui émerge non de la peur de la technologie, mais de la force générative des communautés engagées dans un refus actif.

L’an dernier, !Mediengruppe Bitnik a cofondé une fondation non lucrative, appelée Error 417 Expectation Failed, qui a pour vocation « de soutenir l’art internet, d’encourager les formats ouverts, les projets risqués et les œuvres exploratoires qui interagissent de manière critique avec la technologie contemporaine ». Le résultat du premier appel à projets est présenté dans l’exposition en ligne 13 scores against Tech Fascism. Treize projets ont été sélectionnés par le jury constitué d’Hito Steyerl, Nora O’Murchi et Sam Lavigne, qui ont bénéficié au total de 50000 euros. Ces treize « partitions » proposent différentes instructions pour spammer la ligne téléphonique d’ICE, construire des infrastructures collectives alternatives hors des réseaux centralisés, ou encore des astuces simples pour rendre nos données impropres à l’entraînement des grands modèles de langageLe projet de Jiawen Uffline « How to make your data dirty » propose des tactiques pour « salir » les données afin qu’elles soient rejetées par les bots de scraping mais restent lisibles pour l’humain [en ligne : https://error417.expectation.fail/13scoresagainsttechfascism/sorri-my-data-is-too-dirty/project]..

« Nous considérons Error 417 Expectation Failed comme un projet d’art-comme-infrastructure, une tentative pour aider à financer des projets qui adressent les frictions entre technologie, esthétique, politique et relations sociales pour remettre en question les structures de pouvoir, un hack, un glitch, un échec, une erreur, un processus et une expérimentation à la fois. » La résistance aux systèmes existants ne nécessite pas un rejet total de la technologie selon les artistes. « Ces formes de résistance peuvent prendre la forme de perturbations ciblées, de refus, de réappropriations créatives ou de réseaux de solidarité, à travers des pratiques qui ouvrent des espaces d’autodétermination et d’action collectiveC’est aussi la stratégie adoptée par le collectif RYBN.ORG, qui propose six protocoles pour « l’auto-défense permacomputationnelles » contre l’informatique laborieuse [en ligne : https://wiki.rybn.org/doku.php?id=six_protocols_for_permacomputational_self-defense_against_laborious_computing].. » !Mediengruppe Bitnik reste convaincu que « l’art peut jouer un rôle crucial dans ces pratiques, comme un champ où des formes alternatives de communication, de visibilité et d’organisation peuvent être testées ».

Balenciaga Pope

Par quelle cruelle ironie, le souvenir du défunt pape François, celui-là même qui prônait une « écologie intégrale » dans son encyclique de 2015, liant crises climatiques et sociales, celui qui a écrit avec véhémence « Le cri de la terre et le cri des pauvres ne peuvent plus attendre », est irrémédiablement associé au Saint-Père emmitouflé dans sa doudoune Balenciaga générée par IA.

Dans AI Hyperrealism, Martyna Marciniak matérialise la doudoune rendue tristement virale. L’image a été initialement créée par un homme de 31 ans nommé Pablo Xavier à l’aide de Midjourney, alors qu’il était sous l’effet de champignons hallucinogènes, et est rapidement devenue le symbole du boom de l’IA en 2023 (https://www.martyna.digital/projects/anatomy-of-non-fact-chapter-1).

Woke Pope

En 2024, face aux critiques croissantes pointant les biais de leurs modèles d’IA, certaines entreprises de la tech ont essayé de rectifier le tir, non sans s’attirer de nouvelles foudres.

Lorsque le générateur d’images Gemini de Google a été lancé début 2024, les utilisateurs ont constaté que le logiciel produisait des résultats plus diversifiés sur les plans ethnique et de genre, et les comptes en ligne de droite se sont mis à partager massivement des images générées avec Gemini de papesse indienne ou de pape noir et autres incohérences historiques. En réalité, plutôt que de supprimer les biais du modèle d’IA, Google avait choisi de corriger discrètement les requêtes en arrière-plan (shadow prompting) avec des termes tels que « female », « black » ou « asian ». L’indignation feinte face à la prétendue endoctrination « woke » a finalement conduit Google à désactiver le logiciel.

Trump Pope

Le président américain Donald Trump s’est attiré des critiques, après avoir publié sur son réseau social puis rediffusé sur le site officiel de la Maison-Blanche sur X, un portrait de lui le montrant en soutane blanche et mitre papale alors que les catholiques venaient tout juste d’enterrer leur pape François. « J’aimerais être pape. Ce serait mon choix numéro un », avait-il lancé, interrogé par des journalistes sur ses préférences quant au successeur de François, mort le 21 avril 2025, à l’âge de 88 ans.