Habiter un réseau

Cyberrance : Forme d’errance dans un réseau physique.
Infrastructure numérique et matérielle produisant des espaces d’autonomie et de partage. Une manière d’habiter un réseau libre, caractérisé par des circulations d’informations, de pratiques et de personnes.

Le soir, entre deux chambres, on joue à un jeu vidéo dans lequel la lune et les étoiles projettent les ombres des arbres sur les clairières parsemées de fleurs et la brise fait résonner le bruissement des feuilles.

Dans un jeu vidéo, expérimenter un glitch, c’est découvrir que le code n’est pas parfait, qu’il y a encore des possibilités. C’est découvrir la structure, l’architecture sur laquelle est bâti le monde. Quelle que soit leur forme, et quelle que soit la manière dont nous choisissons de les interpréter, ils permettront peut-être d’échapper au code. Ou du moins de prendre conscience qu’il existe, qu’il existera toujours mais qu’il est malléable, qu’il est possible de jouer avec. J’aimerais modifier ses formes, entrevoir ses failles, ses limites et me glisser dans chacune d’entre elles pour y apercevoir et pour y ressentir tous les potentiels. Les potentiels de joie, de beau, de triste et de feux qui s’y cachent.

La Cyberrance est un collectif, un lieu et une association à Romainville. Née d’un squat, devenue bail précaire, mi-chalet, mi-hangar industriel, elle accueille aujourd’hui une quarantaine de personnes – habitant·es, résident·es artistes et artisan·es, et ami·es de passage. Le lieu est à la fois un espace de travail, de vie et de sociabilité : chambres, ateliers, bureaux partagés, cuisines, cour, jardin, et un grand espace collectif – la SSD, la « salle sur demande » – qui concentre les usages communs, des projections aux événements festifs, en passant par le travail administratif ou technique.

La Cyberrance fonctionne comme un réseau de connexions : un espace habité, traversé par des usages multiples, structuré par des relations d’interdépendance et maintenu collectivement.

L’économie de l’association repose en grande partie sur l’organisation régulière d’événements publics : repas, soirées, expositions, friperies solidaires, projections hebdomadaires. Ces activités permettent de financer le lieu, mais elles reposent surtout sur un investissement massif en travail bénévole – logistique, administratif, relationnel. 

Ce que je vis à la Cyberrance a déplacé ma manière de penser mon rôle d’artiste dans des contextes collectifs. Dans les ateliers que j’ai animés cette année, ou dans les événements que j’ai co-organisés, j’ai souvent senti une attente très claire : que je « sache ». Que j’arrive avec un contenu, une méthode, une forme de vérité artistique à transmettre.

Cette posture de l’artiste sachant·e est valorisée, institutionnalisée, parfois rassurante. Au début, je l’ai occupée presque sans y penser. Puis un inconfort est apparu. Je crois que c’est là que se joue quelque chose d’important : dans la manière dont on se positionne. Ni sauveur·euse, ni expert·e, mais comme une personne en lien. Une personne qui peut soutenir, relayer et parfois simplement écouter.

Transmettre, ici, à la Cyb, ce n’est peut-être pas transmettre des contenus, mais ouvrir des espaces. Être présent·e sans occuper toute la place. Permettre que quelque chose circule, à son rythme.

Alors, l’idée de réseau se construit d’abord à travers les personnes qui habitent et font vivre le lieu. En partageant des espaces, des savoir-faire, du temps et des ressources.

Ce réseau prend forme dans les usages quotidiens des espaces, les moments de travail commun et les événements organisés collectivement. L’espace de la SSD participe à cette dynamique : il est ouvert à des propositions extérieures et fonctionne comme un espace d’accueil où des initiatives peuvent apparaître, se connecter et exister au contact du collectif.

Des infrastructures numériques mises en place grâce à une des habitantes – l’hébergement d’un serveur, l’expérimentation d’outils de partage hors des grandes plateformes – prolongent cette idée d’autonomie. Une tentative de sortir des architectures centralisées et d’aller vers un réseau autonome fondé sur l’entraide, la transmission et la mise en commun des ressources. 

Le caractère hybride du lieu, et l’objectif commun de le maintenir comme espace d’habitation et d’expérimentation artistique sans qu’il soit racheté, donnent au collectif la force de s’y investir bénévolement. Les tâches circulent, les usages des espaces se réinventent, les propositions apparaissent comme autant de lignes de code écrites à plusieurs. 

Dans un paysage urbain et numérique largement structuré par des logiques de propriété et de contrôle, la Cyberrance fonctionne parfois comme une anomalie. Comme un glitch dans le système.

Luz Palacios, Tommy Roubaud et Lise Herdam, habitant·es et résident·es de la Cyberrance