Infrastructures

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Discussion autour de l’infrastructure avec Soline Nivet, Justinien Tribillon et Marius Gauge

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Marius Gauge

Les infrastructures sont un élément sous-jacent aux questions du numérique. Elles ne relèvent pas d’une culture partagée, ce qui en complique la compréhension. Il est alors nécessaire de comprendre de quelle manière les infrastructures s’inscrivent dans la ville, en affirmant la nécessité de les rendre plus perceptibles afin de constituer un regard critique sur ces technologies. Dans Paris ville Free (369 éditions, 2025), vous analysez les mécanismes par lesquels l’entreprise Free, fondée par Xavier Niel, exerce une influence sur le territoire parisien. De quelle nature sont les espaces gérés par Free et comment s’inscrivent-ils dans le tissu urbain existant ?

Soline Nivet

J’ai consacré une enquête que j’ai qualifiée « d’architecturale » aux équipements de Free, qui est avant tout un opérateur de téléphonie et d’Internet, l’un des quatre principaux opérateurs en France. Je me suis intéressée autant aux infrastructures des équipements techniques de transmission ou de stockage de données qu’aux interfaces qui assurent le lien et l’accès au réseau jusqu’à l’usager, via sa Freebox, son smartphone et son forfait.

Si la plupart des infrastructures numériques sont plus ou moins invisibilisées, toutes ces interfaces sont relativement transparentes : on les voit, mais on n’y prête pas forcément attention. On ne se demande pas tous les jours quelle est l’esthétique de notre Freebox ou la logique formelle d’un forfait illimité, par exemple.

Marius

Comment expliquez-vous la différence entre des infrastructures qui sont montrées et celles qui restent dissimulées ?

Justinien Tribillon

Cela tient en partie à l’origine même de la notion d’infrastructure. Si l’on regarde l’étymologie du terme, on observe une opposition entre infrastructure et superstructure. L’infrastructure désigne ce qui se situe en dessous. Le terme provient d’ailleurs du domaine ferroviaire : au xixe siècle, tout ce qui relevait de l’infrastructure était financé par l’État, le terrassement, l’installation du ballast et des rails tandis que la superstructure, c’est-à-dire le matériel roulant ou les gares, était gérée par des compagnies privées qui récupéraient la majeure partie des bénéfices liés au développement de ces réseaux.

Aujourd’hui, le terme désigne plus largement l’ensemble des réseaux d’un pays ou d’une organisation. L’état de ces réseaux devient même un indicateur de leur santé. L’effondrement du pont Morandi à l’été 2018, à Gênes, par exemple, a été interprété comme le symbole d’une crise plus générale de la société italienne, révélant des problèmes politiques, économiques et institutionnels.

Il existe donc un jeu permanent entre visibilité et invisibilité. Les infrastructures dont nous sommes fiers, comme le viaduc de Millau, sont mises en avant : elles apparaissent sur des timbres, des cartes postales ou dans les livres d’histoire. À l’inverse, d’autres infrastructures restent cachées pour diverses raisons : elles peuvent être jugées peu valorisantes, anxiogènes, esthétiquement peu attrayantes ou encore trop fragiles et critiques pour être exposées.

Marius

Ces infrastructures camouflées n’ont pas vocation à être vues, et pourtant des professionnels les conçoivent. Quel est le rôle réel des architectes dans ces espaces ? Leur travail se limite-t-il à une simple enveloppe de dissimulation ou disposent-ils encore d’une marge de choix ?

Soline

D’abord, certaines choses ne sont pas vues non pas parce qu’elles sont cachées, mais parce que nous ne sommes pas acculturés à les regarder. Je ne suis pas certaine que beaucoup de gens observent les antennes 5G fixées au sommet des châteaux d’eau, par exemple. De même, on peut contempler un paysage tout en faisant abstraction, inconsciemment, des infrastructures électriques qui le traversent.

Il y a donc une dimension culturelle dans cette invisibilité : certains éléments ne sont pas camouflés, mais simplement ignorés parce qu’ils ne sont pas perçus comme relevant du paysage.

Ensuite, il existe effectivement des situations où l’on demande aux architectes de rendre les installations invisibles. Par exemple, un data center peut être installé dans un ancien centre de tri postal sans modification apparente de la façade. Un passant ne pourra pas deviner la transformation du bâtiment, à moins de savoir repérer certains indices techniques, comme les dispositifs de ventilation.

Enfin, il existe des cas où le camouflage est explicitement demandé : un équipement doit alors être déguisé en autre chose. Cette pratique possède une longue tradition. Les architectes ont notamment été sollicités pour camoufler des infrastructures durant des périodes de guerre, par exemple dans les années 1930. On peut également évoquer la figure du village Potemkine, ces faux villages construits pour impressionner le tsar lors de visites officielles.

Justinien

Il existe également une approche issue des sciences sociales. Une sociologue et anthropologue américaine, Susan Leigh Star, dans le champ des Science and Technology Studies (STS), a tenté dans les années 1990 de définir ce qu’est une infrastructure. L’une de ses idées centrales est qu’une infrastructure est invisible sauf lorsqu’elle tombe en panne : c’est le Visible upon Breakdown (Spector Books, 2024).

On ne fait généralement pas attention à un ascenseur, sauf lorsqu’il ne fonctionne plus. De la même manière, autrefois, lorsqu’une connexion Internet tombait en panne, l’assistance technique demandait parfois d’aller vérifier une armoire technique au coin de la rue. Il y a donc à la fois un processus d’acculturation aux objets techniques et une intention de conception : certaines infrastructures sont précisément pensées pour rester discrètes.

Soline

Ce phénomène ne date pas du numérique. Il existe aussi des réflexes chez les commanditaires d’architecture : on souhaite généralement que la plomberie et l’électricité d’un appartement soient encastrées afin que les tuyaux ou les goulottes ne soient pas visibles. Autrement dit, la question de l’infrastructure invisible ne relève pas nécessairement d’un secret ou d’un complot. Elle correspond aussi à une habitude culturelle : nous sommes collectivement habitués à ne pas voir ces éléments, voire à préférer qu’ils restent invisibles.

Marius

Ces infrastructures du quotidien sont-elles issues d’un projet idéologique, politique ou économique ?

Soline

Avant de parler de projet, il faut peut-être les considérer comme une construction sociale et culturelle. Lorsque de nouvelles techniques apparaissent, elles passent souvent par une phase de célébration. L’électricité, par exemple, a fait l’objet d’Expositions universelles et même d’un Palais de l’électricité. Son avènement a été célébré publiquement. Puis, progressivement, elle est entrée dans les usages quotidiens et cette mise en scène n’a plus été nécessaire. Elle est devenue « pervasive », c’est-à-dire omniprésente et intégrée à la vie quotidienne au point que l’on n’y prête plus attention.

Au xixe siècle, les égouts de Paris pouvaient même être visités en barque. Aujourd’hui, l’idée paraît incongrue. Cela montre qu’il existe d’abord une phase de découverte et de fascination avant l’intégration complète dans l’usage. Avec le numérique, ce processus semble avoir été beaucoup plus rapide, et cette phase de découverte collective a peut-être été en partie absente.

Justinien

Le mot infrastructure lui-même a une histoire. La première occurrence que j’ai trouvée figure dans un contrat rédigé par les frères Pereire, grands banquiers et promoteurs du développement ferroviaire, dans le cadre de projets visant à étendre les chemins de fer vers la Russie. Dans leur correspondance, ils défendent l’idée que le chemin de fer apporte la civilisation : en créant un monde interconnecté, il participerait à la construction d’un monde moderne, libre et éclairé par le progrès technique.

Ainsi, dans l’idée d’infrastructure, il existe une dimension politique : celle selon laquelle le progrès technique constitue un bienfait pour l’humanité. On retrouve encore aujourd’hui ce type de discours, par exemple lorsqu’on justifie le passage de la 3G à la 4G puis à la 5G, non pas seulement comme une évolution commerciale, mais comme un moyen d’améliorer la connexion entre les individus.

Marius

Comment renouveler nos imaginaires face à ces technologies ?

Soline

Le caractère invisible, ou peu visible, de ces infrastructures suscite des réactions. Des collectifs citoyens, des riverains, des militants ou des artistes cherchent à rendre ces installations plus perceptibles et à partager des connaissances à leur sujet.

On peut penser au collectif Robin des Toits, qui documente depuis longtemps les installations d’antennes, ou encore à des projets artistiques comme le collectif Le nuage était sous nos pieds, qui révèlent les matérialités du numérique : les câbles, les points d’échange Internet ou les infrastructures présentes à Marseille.

En Seine-Saint-Denis, il y a une dizaine d’années, certains collectifs ont remarqué la concentration importante de data centers et ont commencé à organiser des marches et des promenades urbaines pour les observer. L’idée est simple : à partir du moment où l’on voit ces infrastructures, on peut en débattre. Rendre visible, c’est aussi rendre discutable.

Justinien

Les institutions administratives jouent également un rôle important : permis de construire, discussions en conseil municipal, accès aux services d’urbanisme. Pouvoir consulter ces documents constitue un outil essentiel pour appréhender les infrastructures urbaines. Cela suppose un travail de médiation et de vulgarisation de la part des urbanistes, des architectes, des juristes ou des associations.

L’exemple de l’abandon du projet de transformation de la gare du Nord est intéressant : une coalition de citoyens, d’architectes, d’urbanistes et d’économistes a réussi à remettre en question un projet jugé inadapté.

Enfin, la culture joue un rôle essentiel. Des artistes comme Hito Steyerl ou Trevor Paglen contribuent à rendre visibles ces technologies. Montrer des images peut déjà transformer notre perception. Par exemple, les photographies de navires posant des câbles transatlantiques rappellent la matérialité de réseaux que l’on imagine souvent immatériels.

Soline

Dans le cadre d’une enquête, nous travaillons souvent à partir de documents réglementaires laissés par ces installations : déclarations de travaux, permis de construire, etc. Un permis de construire est signé par un architecte et constitue un dossier de conception, puis il est déposé dans une institution publique où il peut être consulté et archivé.

L’intérêt de cette démarche consiste à aller chercher ces traces documentaires afin de reconstituer les projets et les installations techniques. À partir de ces archives, il est parfois possible de remonter la chaîne des décisions et même de retrouver des adresses ou des sites d’implantation.