Jean Widmer : «Quand on a une idée, il faut la réaliser, même si on sait qu’elle ne fonctionnera pas»

En 2019, l’École des Arts décoratifs consacrait une exposition et un colloque à l’œuvre et à l’enseignement de Jean Widmer, à qui l’on doit entre autres d’avoir totalement rénové la pédagogie de la communication visuelle, au sein de cette même école. Le catalogue qui rend compte de cet événement, Jean Widmer, une traversée vient de paraître. L’occasion d’une conversation entre ce graphiste essentiel et trois jeunes étudiant.e.s qui se sont inspiré.e.s de ses méthodes pour rendre hommage à son génie créateur.

Vues de l’exposition

Comment ce projet a-t-il vu le jour ?

Odillon Coutarel : Laurent Ungerer, qui enseigne le design graphique à l’École des Arts déco, avait la volonté de créer un événement pour fêter les 90 ans de Jean Widmer. Il nous a proposé de nous en charger. En partant de l’idée de dialogue intergénérationnel, Laurent a organisé un atelier pour les élèves de première année, puis on a développé le projet d’exposition et de colloque.

Jean Widmer : Je trouvais cette idée très séduisante, mais ce qui m’inquiétait c’est que je devais ressortir toutes mes archives et je me demandais combien de temps cela allait me prendre ! Je craignais que cela ne m’empêche de peindre, ce qui est désormais mon activité principale. C’est une idée que je trouvais intéressante dans le contexte de l’enseignement tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, beaucoup plus porté sur la typographie qu’à mon époque.

Eugénie Zuccarelli : On est allés avec Laurent Ungerer chez Jean Widmer et on a tout sorti. Dans les réserves, il y avait en particulier des caisses de projets et surtout toutes les recherches de couleurs, de formes, présentées dans de grands classeurs. Ils étaient assemblés pour présenter aux clients les idées et les archiver, comme on peut le faire aujourd’hui avec un PDF. On les a feuilletés avec Jean qui nous les a présentés et c’est comme ça qu’on est tout de suite entrés dans la matière même de son travail.

OC : Il y avait des éléments qui nous intéressaient, notamment du début de sa carrière, avant son travail pour les galeries Lafayette, des travaux qu’il ne tenait pas spécialement à montrer, mais qui nous semblaient intéressants parce qu’ils permettent de comprendre la progression de sa pratique.

JW : Oui, j’étais un peu réticent parce que c’était le début… Je venais d’arriver en France et je n’ai pas continué dans la publicité. Je me voyais plutôt comme le « graphiste de l’Etat », si l’on peut dire, parce que j’avais reçu des prix, que mes commandes étaient celles de musées, tout était apporté par des concours. Certes, il fallait les gagner. Mais moi j’aimais bien faire des concours, ce qui n’était pas le cas de tout le monde. Et j’avais développé une méthode pour les concours, en outre. C’étaient de grands travaux qui demandaient une équipe. Quand j’ai créé l’agence Visuel Design, cela permettait de traiter plusieurs commandes en même temps. Lorsqu’un graphiste était chez nous depuis plusieurs années, qu’il s’était formé à nos méthodes, on pouvait commencer à lui confier des projets. Certains travaillaient sur l’identité visuelle des musées, d’autres sur des pictogrammes, etc. C’est cette envergure nouvelle qui caractérise un peu ce qui nous avons apporté, je crois.

Paul Judic : Ces archives nous ont aussi permis de découvrir de nouveaux aspects de son travail de designer. Sa pratique actuelle de la sculpture et de la peinture est une suite logique de sa vision du design. Celle-ci l’amène à interroger différemment une forme graphique et à la faire évoluer autrement, de la deuxième à la troisième dimension, du plat au volume.

Recherches pour le commissariat de l’exposition

C’est précisément en partant de cette capacité à interroger les formes que vous avez décidé tous les trois de « traduire » en quelque sorte l’esthétique widmérienne via la couleur, de vous réapproprier certains de ses principes et, comme on dirait en art, de réactiver ses protocoles… Comment avez-vous reçu la proposition, Jean Widmer ?

JW : Le projet était assez risqué parce que le catalogue ne présente pas mon œuvre au sens simple, mais il en présente plutôt une traduction en couleurs, lesquelles sont soumises de nos jours à de nouveaux procédés d’impression. Or, quand on travaille, disons, avec des couleurs primaires comme cela se fait traditionnellement, on peut tout changer certes, mais cela ne modifie pas complètement l’œuvre : ça fausse, ça renouvelle, cela donne une sorte de symphonie. Mais là, avec les nouvelles techniques d’impression, c’était plutôt un nouveau terrain pour faire quelque chose d’entièrement neuf. J’ai mis un peu de temps pour comprendre le cheminement qui les avait menés à ces choix et ce système de couleurs, parce que je n’ai pas voulu intervenir dans le processus. Mais au final, cela me ressemble quand même : je retrouve mes formes !

OC : Quand l’idée de la réinterprétation des couleurs dans le catalogue nous est venue, elle ne devait concerner qu’une partie de l’ouvrage et une autre partie aurait présenté les travaux de Jean avec leurs teintes d’origine. Nous avons ensuite abandonné cette idée pour le parti pris plus radical de la réinterprétation totale des couleurs avec la gamme du catalogue (bleu, rouge, jaune et vert). Jean nous a suivis et nous a même encouragés dans ce projet, notamment convaincu par l’effet de notre gamme de quatre tons directs appliquée à ses célèbres affiches pour le CCI (Centre de création industrielle) des années 1968-1972. Il y a trouvé des combinaisons de couleurs intéressantes, qui, loin d’abîmer les versions originales, en proposaient des visions alternatives.

EZ : C’est vrai que les idées ont fusé de notre côté, et qu’on a vraiment saisi l’idée du terrain de jeu. C’était un travail d’équipe très enrichissant dont Jean Widmer avait l’habitude avec Visuel Design. On essayait aussi de mettre en avant la dimension collective du travail. Cette réflexion autour de la couleur est venue des discussions que l’on a pu avoir avec Jean Widmer et Laurent Ungerer, l’importance de l’attention à la chromatique du catalogue et son potentiel nous ont sauté aux yeux.

OC : Nous avons présenté à Jean notre intention d’identifier l’ensemble de l’événement (exposition, colloque, catalogue, etc.) uniquement par de fines bandes de couleurs fondamentales. Ces bandes fonctionnaient comme un signal sur les supports de communication et, pour la signalétique de l’exposition, elles permettaient de structurer visuellement les espaces. Au moment d’aborder la question du catalogue, nous avons voulu souligner la matérialité du livre en imaginant un dos à la couture apparente. Ce type de reliure donne à voir la structure du volume, constitué de minces cahier verticaux, liés entre eux par une couture horizontale. C’est une grille régulière sur laquelle nous avons imaginé une composition abstraite de bandes colorées imprimées sur le pli des cahiers. On peut dire que tout a commencé par cette composition abstraite sur l’épine dorsale du futur catalogue, avec l’envie de faire une démonstration géométrique en volume et en couleurs. La taille de ces bandes a été déterminée par l’espacement standard des coutures de reliure. Et cet espacement est devenu la clé du système qui ordonne tout le livre : l’interlignage du texte, la taille des images et leur hauteur dans la page. Les couleurs de ces bandes sont par ailleurs celles des images auxquelles elles sont liées à l’intérieur du livre. Chaque image dans le livre est rattachée à son nuancier d’impression de deux, trois ou quatre couleurs. Le nombre de couleurs détermine le nombre de bandes, et donc la taille des images. Jean Widmer l’a souvent répété, il fonctionne par systèmes dans son travail, dans ses œuvres, et ce projet nous a ainsi permis de recréer un espace idéal widmérien, ou en tout cas qui fait écho à ses méthodes de travail.

JW : Ce qui était intéressant, c’est le nouveau pôle impression de l’École, qui permet de faire des essais directement. Quand j’étais enseignant, il n’y avait pas d’imprimerie. J’avais fait installer une machine à traits tramés pour faire comprendre l’impression aux élèves. J’ai été étonné quand j’ai vu Odilon arriver avec les affiches imprimées.

OC : Oui, comme nous n’avions pas voulu ou pu exposer les originaux des travaux de Jean, nous avons dû prendre en photo toutes les affiches, les peintures et les sculptures pour les reproduire en numérique. Il y a eu du travail de retouches couleurs, nous avons pu imprimer les fac-similés des affiches au pôle impression de l’École. Finalement nous avons tout de même glissé un original dans l’exposition : l’affiche de la série du CCI Pliable Empilable.

Eléments d’identité visuelle

Un des aspects importants du travail pour l’ensemble du design visuel lié à cet hommage à Jean Widmer est la création d’une typographie.

JW : Les cours de typographie, de création de lettres, étaient obligatoires quand j’étais étudiant. Il fallait faire une lettre ultra simple, et cela faisait partie de la recherche des « fondamentaux ». Une fois qu’on avait fait un caractère disons « bâton », comme on l’appelle, on avait tous les ingrédients (proportions, etc.) pour construire l’alphabet. On avait trois ou quatre professeurs très exigeants mais une fois qu’Adrian Frutiger a eu fait son catalogue Schrift, Écriture, Lettering pour son diplôme, on a eu l’impression que c’était indépassable. C’était presque toute l’histoire des lettres !

PJ : Nous avons d’abord cherché dans l’ensemble des typographies existantes et nous avons eu l’intuition qu’il fallait une « linéale », cette famille de caractères très lisibles sans empattement (comme l’Helvetica ou l’Arial) qui représente une part visuelle forte du travail de Jean. Il fallait aussi un caractère typographique discret qui permette de mettre en avant le travail de la couleur. Comme nous avions tous les trois des avis assez divergents sur le choix de ce caractère, nous nous sommes demandé s’il ne vaudrait pas mieux dessiner un nouveau caractère typographique propre à l’événement. En échangeant avec Jean, en consultant ses archives, ses maquettes, ses volumes et ses pliages, nous avons décidé d’orienter ce nouveau caractère typographique dans l’esprit d’une « linéale », avec la régularité et la volonté de transparence des formes propre au graphisme suisse. Nous avons donc conçu ce caractère, baptisé BauBau, à partir de formes rondes faisant référence à celles du Bauhaus, et nous l’avons ponctué d’autres lettres travaillées à la manière des pliages de Jean. Ces nouvelles formes plus radicales contrastent avec le reste du caractère et se rapprochent de formes concrètes plus géométriques et plus droites. Ces lettres supplémentaires que l’on appelle des alternate viennent créer une nouvelle dynamique, apportent des variations pour produire une typographie plus identitaire.

OC : Il fallait un caractère qui résiste à la variation d’échelle, une même graisse utilisable pour les titrages de l’exposition et pour les légendes dans le livre. Encore une fois ces différents usages ont agi comme les règles d’un système, conditions à la création de ce caractère. Nous avons pensé par exemple au travail de Wim Couwel sur le caractère New Alphabet. Cette typographie expérimentale n’être constituée que d’une seule graisse : pas de gras, pas de light. Ni italique. Jean nous a dit qu’il lui semblait que les graphistes de notre génération avaient envie de caractères plus lourds, plus gras. Une bonne partie de sa carrière, il a fonctionné avec de l’Helvetica, des linéales fines, maigres. Il a également un usage réduit des majuscules. C’est ce qui nous a poussé à travailler les alternate sur les bas de casse. Nous nous sommes beaucoup concentrés sur l’usage majoritaire des majuscules, cela fait partie de l’identité du projet.

PJ : Le minuscule apporte une marque plus forte avec des rythmes plus assumés qui donnent tout de suite une identité formelle à un caractère typographique. À l’inverse, les majuscules sont plus stables et montrent moins de variations visuelles. Les minuscules rythment et varient avec les montantes et les descendantes des lettres et apportent une manière plus vivante d’orchestrer un texte.

EZ : Avec les alternate, il y a la possibilité pour une lettre d’avoir deux formes et donc deux intentions différentes. À la manière de Jean Widmer qui éprouve la même forme en la répétant, en la colorant, dans les affiches du CCI mais aussi dans ses sculptures et ses peintures : c’est aussi une forme de jeu, un jeu délicat de clins d’œil, d’hommages qui ne soient pas trop appuyés, pour ne pas être dans une simple copie. Grâce au cadre de ce projet, on a pu être en recherche permanente. Je me souviens que pour l’invitation, c’était une première version du caractère qui a été utilisée, puis une seconde plus complète pour l’exposition et une troisième, la plus avancée, pour le catalogue. Le caractère a pu être éprouvé et s’est enrichi de ses différents supports.

Justement, comment sait-on quand une création « tient » toute seule, que c’est bon, que le travail est achevé ?

JW : Eh bien par exemple, à leur création, les Ateliers de restauration du Louvre m’avaient passé commande d’un logo pour leur identité. C’était un lieu où l’on datait des œuvres par divers procédés technologiques. Un logo pour de l’histoire ? Pour un travail historique ? Quelle idée… Je suis allé au Louvre voir tous les anciennes typographies gravées sur pierre. Alors j’ai fini par trouver une lettre, qui m’a beaucoup plu, dans un texte historique. Je l’ai montrée au directeur des Ateliers. Un chercheur est arrivé, qui a regardé ce qu’on faisait et qui a su dater aussitôt la lettre. Il l’avait reconnue. En quelque sorte, il donnait la réponse au directeur : c’était bon. Ce n’était pas possible de faire une image, un logo : il n’y avait pas de discussion possible. Je me suis mis à décliner un alphabet à partir de cette lettre. Donc pour répondre à votre question, l’idée « tient » quand on est en rapport avec un client et qu’il n’y a pas d’explication à donner !

Le catalogue en train de se faire

Et pour de jeunes graphistes en apprentissage ?

PJ : Le catalogue a été un processus de travail sur le long terme. Cela a commencé par la mise en place de la maquette et du système typographique et iconographique de l’ouvrage. Nous avons continué avec la retouche et le travail de transformation des chromies des images. Nous avons ensuite fait imprimer plusieurs planches-contacts, grâce auxquelles nous nous sommes rendu compte que le travail effectué sur les images n’était pas encore le bon. Nous avons donc dû recommencer ce travail plusieurs fois et jouer de manière subtile avec la retouche et l’impression. Avec la crise sanitaire, le travail s’est étendu malgré nous et on a pu se demander par moments quand est-ce que la fin arriverait. Mais c’est grâce à ce temps plus long et au ralentissement de l’ensemble du processus que nous avons pu faire évoluer le catalogue et améliorer de nombreux détails qui nous paraissent aujourd’hui plus qu’importants.

EZ : Même une fois chez l’imprimeur, le processus n’était pas complètement terminé. Media Graphic nous a permis de regraver deux plaques le jour même lors de l’impression du catalogue, parce que certain réglages pour les images n’étaient pas les bons. Sur presse, on peut aussi ajuster les niveaux d’intensité de couleurs des encres, un outil qui s’est révélé précieux dans le cadre chromique complexe de ce projet.

JW : Ce qui est important, c’est que quand on a une idée, il faut la réaliser, qu’elle marche ou non, et même si on sait qu’elle ne fonctionnera pas. Il faut la réaliser parce qu’elle interroge, qu’elle est toujours présente, et que quand elle est réalisée, elle compte autant que celle qu’on choisira finalement, sinon plus.

Pour finir, peut-on revenir sur la question du volume et du pli, si importante dans le travail de Jean Widmer ?

JW : Une fois que j’ai quitté l’enseignement, j’ai eu le temps, le calme nécessaires pour me livrer à la sculpture. Je travaille avec le papier et mes œuvres sont ensuite interprétées en métal. Celui-ci a des propriétés (le brillant, le mat, le poli, etc.) et des nuances qui nourrissent l’invention. Passer de la deuxième à la troisième dimension, c’était important. J’avais fait des travaux avec mes élèves qui avaient été des terrains d’expérimentation… J’ai abordé la sculpture d’une façon qui n’était pas théorique comme pour le graphisme. Dans celui-ci, il y a à mon sens une dimension artistique, et c’est cette dimension que je ne voulais pas abandonner. Ce mélange était mal vu dans l’école de Zurich. Puis à l’école d’Ulm, Max Bill concevait le design comme un art. On l’a beaucoup critiqué pour ça, mais c’était mon dieu.

OC : La première fois que je suis venu te voir, Jean, tu étais en train de travailler sur une sculpture du logo du Centre Pompidou. Tu avais complètement détaché cette forme de son contexte de logo, à tes yeux elle pouvait se suffire à elle-même, tu essayais de « faire léviter » cette forme, c’est à dire de te passer d’un socle visible pour que les deux emboîtements de volumes que forment la chenille fassent comme un mobile : on revenait à un enchaînement de formes dans l’espace, à l’essence de l’art concret.

JW : C’est un logo qui est de l’art, qui est traduit de l’architecture. J’avais regardé très souvent le Centre Pompidou et quand on m’a brutalement demandé un logo, alors que j’avais précisé dans le projet que nous n’en ferions pas, cela a été évident pour moi que j’allais faire la façade… Est-ce que sa vue avait travaillé tout ce temps dans mon esprit ? Je ne sais pas. Je me suis longtemps demandé pourquoi, face à ce que je percevais comme une agression, j’ai répondu comme une évidence : je vais faire la façade.

OC : Quand nous avons commencé à réfléchir à l’exposition, nous avons pris garde à ne pas travailler son identité avec une forme, un logo identifiable. Nous avons un peu reproduit ton idée pour le Centre Pompidou, un système plutôt qu’un signe. Quelque chose qui soit libre de se mouvoir d’un support à l’autre. Les couleurs et le caractère.

EZ : S’ajoutait à nos préoccupations une question d’espace : le livre en est un, une invitation en est un autre, etc. Un espace d’expostion n’est pas une chose habituelle pour des graphistes. Dans un livre, à moins d’en démonter la couture, il n’y a que deux pages qui se font face. En revanche, dans une exposition, de nouveaux parallèles sont possibles entre des volumes, des affiches ou des magazines. Ce qui s’est avéré assez pratique pour créer des liens et retracer la vie de Jean Widmer. Notre espace d’exposition possédait un grand mur arrondi, ce qui nous a aidé à cadrer une longue frise chronologique retraçant le travail de Jean. Elle permettait de mettre en avant des similitudes entre une affiche et une sculpture, de lier les projets, quel qu’en soit le support.

OC : Quand nous avons sélectionné les œuvres, des liens entres certaines sculptures, certains tableaux nous ont sauté aux yeux. Parfois il s’agissait de tableaux que Jean avait volontairement retravaillés sous forme de sculpture, parfois nous avons trouvé des similitudes entre des œuvres qui n’étaient pas directement liées. Pour nous, repérer un élément dans une photo du Jardin des Modes prises dans les années 1950 et retrouver son écho dans des projets des années 1990 après l’avoir deviné dans les affiches du CCI, c’était devenu comme un jeu.

EZ : C’était aussi notre manière à nous d’étudier ces formes, en les disséquant, en zoomant, en changeant les couleurs avec une facilité permise par les outils contemporains. Un processus qui nous a aidés pour comprendre le travail de Jean Widmer et que l’on souhaitait faire transparaître dans l’exposition.

« La ville des numéros un » : images de Milano 2

Toute forme de vie se structure dans un « langage » qui nous reste totalement étranger et incompréhensible. […] Toute forme appartenant au domaine du visible est, entre autres, une manière particulière de se présenter.

Adolf Portmann, Aufbruch der Lebensforschung, 1965.

Si nous fuyons la ville, c’est que nous cherchons la ville ailleurs, nous cherchons un contact humain véritable, et non pas cynique. C’est une question de survie. Un voyage biologique. Notre fuite est-elle utopique ?

Enzo Siciliano, Milano 2 : una città per vivere, Edilnord Centri Residenziali, Milano 1976, p. 19.

« J’étais tout juste diplômé », raconte Enrico Hoffer. Cet architecte est l’un des concepteurs de Milano 2, le quartier résidentiel de Silvio Berlusconi élevé à Segrate, dans la banlieue de Milan : « Avec trois camarades d’université, nous avions décidé de créer notre agence. Nous avons rencontré Berlusconi par des amis communs, et ça a été notre coup de chance. Il voulait construire tout un quartier, il nous a demandé de lui soumettre un projet. Il a aimé ce qu’on lui a proposé et il a acheté le terrain, qui était une ancienne exploitation agricole. Ensuite nous nous sommes occupés de l’aménagement urbain et de divers projets de construction entre 1969 et 1979. Comme nous avions l’enthousiasme de la jeunesse et que nous partagions une même vision, nous avons réussi à mettre sur pied quelque chose d’acceptable ». Il sourit en prononçant cette dernière phrase.

Je passe beaucoup de temps à Milano 2. Je réalise un documentaire sur le quartier et son évolution dans le temps. À la Biblioteca Braidense de Milan, je tombe sur une brochure publicitaire de 1976 publiée par Edilnord Centri Residenziali, la société immobilière de Berlusconi : Milano 2 : una città per vivere (Milan 2 : une ville à vivre). Il paraît que chaque nouvelle famille qui emménageait (on les appelait les « pionniers ») en trouvait un exemplaire sur ses étagères. « En général, explique Hoffer, ils avaient la quarantaine et quelques enfants. Ils avaient vraiment l’impression d’être des pionniers, car ils trouvaient une réalité nouvelle en arrivant, puisque même les services essentiels n’étaient pas encore en place. Après, les logements et les infrastructures ont connu un développement simultané harmonieux : peu à peu sont apparus des écoles, des magasins, des transports, une église, un bureau de poste, une banque, un Sporting Club,… »

L’image d’un nouveau monde à coloniser revient également dans la brochure publicitaire, par exemple dans ce texte écrit par le journaliste Gianni Brera :

À Milano 2, le miracle a clairement eu lieu. La grande ville est derrière nous. Dans les temps anciens, on aurait parlé de « colonie ». L’excédent de population doit trouver un autre lieu, éloigné ; un tirage au sort impitoyable désigne ceux qui doivent partir. Ici, heureusement, la colonie naît d’un choix spontané. La nouvelle communauté s’énuclée sans drame. Le privilège est un acquis laborieux, un bien dont on profite ensemble, de la manière la plus rationnelle possible.

Le « privilège » qui unit la nouvelle communauté est décrit sur un ton utopique, presque messianique : Milano 2 se présente aux acheteurs potentiels comme un monde à venir. En effet, le quartier ne s’est pas développé de façon organique, à partir d’un tissu urbain ou social existant ; il est né d’une idée pure, construite à partir de rien sur un terrain vide.

À propos des débuts, Hoffer se souvient encore que « chaque samedi matin, il y avait une page entière dans le Corriere della Sera, avec des textes et des photos vantant les merveilles de Milano 2. Et des tas de gens venaient, prêts à acheter. Berlusconi aimait faire visiter : « regardez ici, regardez là… ». Il aimait ça. Il est comme ça, il a toujours été bon vendeur ». Des slogans tels que « Milano 2 : opération air pur », ou « Milano 2 : il est temps d’investir » s’étalaient en pleine page dans le Corriere. Le plus célèbre était « Milano 2 : la ville des numéros un ».

« Un quartier avec beaucoup d’espaces verts, où les voitures sont presque invisibles, c’était l’idée de Berlusconi », poursuit Hoffer, qui a designé le paysage de Milano 2. « Il jubilait, il suivait tout ce qui se faisait au département technique. Par exemple, il était très impliqué dans le choix des arbres. Souvent, on allait ensemble visiter les pépinières. C’est la première fois qu’il s’est vraiment exprimé en tant qu’entrepreneur, un entrepreneur avec des ambitions architecturales. La philosophie générale du quartier, c’est lui. Nous, on a fait le reste ».

Le paysage a été, dès le début, l’une des clés de la campagne publicitaire de Milano 2. Le nouveau quartier était présenté comme une oasis d’harmonie entre la nature et l’architecture, contrastant de façon frappante avec la pollution et l’asphalte du centre ville de Milan. Cette comparaison est au cœur du texte de Natalia Aspesi, toujours dans la même brochure :

Le paysage physique de Milan est devenu amer, et il est parfois cruel à supporter. C’est dans la peau, par les oreilles, dans l’estomac, le sang, que l’on ressent le désir de vivre Milan et en même temps d’exorciser Milan : en somme, de se sentir blindé dans une ville dure et infatigable et, en même temps, de se sentir vulnérable dans une ville douce et calme. Un Milano 1 pour être au centre de tout ; un Milano 2 pour se trouver soi-même. […] Plus que des couleurs, des proportions, de la verdure, des collines douces, des panneaux indicateurs soignés, des séparations nettes entre la circulation des piétons et celle des voitures, le paysage de Milano 2 est composé d’enfants qui jouent, de jeunes à vélo, d’hommes et de femmes qui se promènent, de personnes qui se déplacent dans un espace inhabituel, inconcevable dans l’autre Milan.

Cette campagne publicitaire convoque l’image d’un monde à la sérénité arcadienne, mais parfaitement parallèle à la ville réelle, laquelle est « à deux pas ». L’enjeu dépasse celui d’un simple projet immobilier. L’architecte Hoffer me le confirme : « Toutes sortes d’arguments commerciaux ont contribué au succès : la vie au vert, l’atmosphère de vacances,… C’était complètement différent de ce qu’on faisait à l’époque dans le centre enfumé de Milan. C’était une véritable forme de vie ». En entendant cela, je pense immédiatement à la phrase prononcée par Michel Foucault dans son dernier cours au Collège de France : « La révolution dans le monde européen moderne […] n’a pas été seulement un projet politique, elle a été aussi une forme de vieMichel Foucault, Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II [1984], Seuil, 2009, p.169.».

Mais en lisant la brochure publicitaire et en parlant avec les habitants actuels du quartier, il est clair que les « arguments commerciaux » (comme fuir le smog) allaient de pair avec une autre motivation, inavouée. « L’idée était de séduire une classe aisée qui souhaitait à l’époque quitter le centre ville de Milan, à cause de l’insécurité », me raconte un habitant. « Il y avait des manifestations politiques en permanence, et nous vivions sous la menace d’attaques terroristes. C’est pourquoi beaucoup d’entre nous sont partis. »

La « forme de vie » prônée à Milano 2, où les enfants peuvent « grandir paisiblement dans des espaces verts », se situe entièrement en dehors de l’arène politique, loin des discussions, des mouvements, des risques et des émeutes de la ville. Ce que les « pionniers » achetaient, c’était une séparation, à la fois géographique, environnementale et économique : un « privilège dont on profite ensemble ».

« Depuis le début, Milano 2 a été terriblement boycotté du point de vue politique », souffle Hoffer. « À un moment donné, la justice est même intervenue, car des accusations étaient portées contre nous. Nous avons dû nous battre, car l’intelligentsia n’a pas bien digéré le projet. Ils ont commencé à l’appeler « le ghetto des riches » et des choses comme ça. Oui, ceux qui achetaient à Milano 2 n’étaient probablement pas issus de la classe ouvrière, mais nous avions un éventail assez large de clients. » Je l’interroge sur la relation entre Milano 2 et ce qu’on appelle le riflusso (terme utilisé en Italie pour indiquer un repli général sur la sphère privée, accompagné d’un désengagement politique et social, caractéristique de la transition des années 1970 aux années 1980). « Le projet a été perçu comme une déclaration politique », répond-il. « Qu’un quartier puisse être séparé de la ville et avoir une vie indépendante, c’était mal vu, surtout dans les années 1970. L’idéologie, qui imprègne aussi l’urbanisme, rejetait totalement ce modèle. Aujourd’hui, je pense que des projets de ce genre seraient hors de question, du moins en Italie. »

Le lancement d’une expérience appelée TeleMilano a transformé le quartier en un véritable laboratoire, inaugurant une phase de transformation radicale de la société italienne. Notre brochure publicitaire de 1976 consacre l’un de ses derniers paragraphes à cette expérience, en la présentant comme « la première télévision par câble avec des programmes diffusés sur une base régulière […]. Les studios de production se trouvent à Milano 2 et sont équipés de caméras fixes et mobiles, de consoles d’enregistrement, d’un système de mixage complet, de vidéocinéma […]. Dès ses premiers mois de vie, TeleMilano a connu une participation active des habitants à la production des programmes ».