Des pixels à la preuve
Index est une ONG d’investigation indépendante, à but non lucratif, créée en France en 2020. Elle produit des enquêtes et des rapports d’expertise sur des faits allégués de violence, de violations des libertés fondamentales ou des droits humains. Le champ d’action d’Index est avant tout public. Souvent publiés en partenariat avec d’autres médias d’information, ses enquêtes et rapports sont régulièrement utilisés dans les procédures judiciaires sur les affaires concernées.
Ce texte est une tentative de rendre compte, depuis l’intérieur d’une pratique, des tensions qui traversent le travail de reconstitution forensique, notamment dans le contexte judiciaire : les défis posés par la construction de preuves à partir de fragments de données, d’images partielles et dégradées, la valeur d’une confrontation collective des regards face aux limites d’une analyse individuelle, et les questions que soulève inévitablement le traitement esthétique des rendus 3D.
Dégradation factuelle
Quand un fait se produit, et que quelque chose ou quelqu’un en témoigne, les traces matérielles de cet événement commencent immédiatement à se dégrader. Ce processus de dégradation commence avec la captation partielle de son déroulement ; qu’il soit enregistré par des humains, par des dispositifs technologiques comme une caméra ou par le terrain lui-même. Par la suite, ces preuves vont encore être dégradées à chaque étape de leur transmission. Dans le cas d’une vidéo, cela commence par le cadrage limité de la scène, se poursuit par la distorsion induite par la lentille de l’objectif, par la résolution limitée du capteur, par la compression de l’enregistrement, puis par celle imposée par sa publication en ligne, par la perte des métadonnées, par la modification de sa fréquence d’images…
Ces altérations sont souvent sous-estimées, tant la vidéo bénéficie d’un statut de preuve quasi irréfutable dans l’imaginaire collectif. Pourtant chacune d’elles, isolément anodine, s’additionne aux autres. Si ces altérations ne sont pas prises en compte et corrigées, leur combinaison devient problématique : lorsqu’on intègre dans un même modèle 3D plusieurs sources ayant chacune subi leur propre chaîne de dégradation, les incertitudes se multiplient et peuvent rendre l’interprétation plus hasardeuse qu’il n’y paraît.
Architecture du corps
La reconstitution 3D est au cœur des méthodes d’Index depuis sa création. Dans le sillage des procédés mis en place par Forensic Architecture comme la technique du Match FrameL’objectif d’un Match Frame est de recréer la perspective d’une photographie dans une modélisation en 3D à l’aide de caméras virtuelles dont on ajuste les paramètres pour faire correspondre sa position, son angle et sa focale à celles de la vraie caméra., Index a poursuivi le développement de techniques ayant pour but d’appliquer à l’échelle du corps des méthodes de reconstruction architecturale afin de déduire, avec la plus grande précision possible, la position d’un véhicule ou d’une arme à feu à partir d’images.
Figure 1: Layout of bags of ammonium nitrate within the warehouse, as indicated in images from January 2020. (Forensic Architecture, The Beirut Port Explosion 2020)
Appliquer À l’échelle du corps des méthodes conçues pour l’architecture, c’est se confronter à un objet radicalement différent. Un bâtiment existe dans l’espace de manière stable et documentée ; un corps, lui, est en mouvement, constamment transformé par la perspective et les déformations optiques. Sa géométrie n’est pas donnée : elle doit être reconstituée depuis des images qui l’ont capturée en des instants infimes.
C’est pourtant à ce niveau de détail que se situe le cœur du travail de reconstitution. Positionner des corps en mouvement par rapport à des structures fixes (un véhicule, un mur, une distance entre deux personnes) constitue un enjeu d’articulation d’échelles qui est au centre de notre pratique. Ce qui rend cet enjeu décisif, c’est que les tribunaux s’attachent précisément à ce degré de précision. Dans le cas d’un refus d’obtempérer, par exemple, c’est souvent la position exacte d’un corps à l’instant du tir, à quelques centimètres et quelques fractions de seconde près, qui détermine si l’usage de la force était légal ou non.
Ce que la reconstitution numérique cherche à produire, c’est donc une reconstitution de la meilleure résolution possible, à la fois spatiale et temporelle, en fonction des données disponibles. Développer des méthodes permettant d’approcher ce niveau de précision à partir d’images dégradées, captées par des téléphones, constitue une des occupations centrales de l’investigation forensique numérique.
Reconstruire et reconstituer
La reconstruction d’une scène se fait généralement en deux temps. La première composante est presque toujours l’environnement. Le double numérique du terrain établit la base sur laquelle l’édifice de reconstitution repose et sa fidélité au réel se trouve être le déterminant principal de notre capacité à extraire des informations des vidéos qui y ont été filmées. Pour fabriquer le modèle 3D d’une rue, d’une rivière ou d’une ville, des ressources cartographiques sont accessibles en ligne. Elles peuvent être basées sur des données collaboratives comme Open Street Maps, ou être fabriquées par les pouvoirs publics comme le projet LiDAR HDInstitut national de l’information géographique et forestière (IGN), programme LiDAR HD, 2021, disponible en open data depuis 2025 [en ligne : https://geoservices.ign.fr/lidarhd]. lancé par l’IGN en 2021, consistant en une numérisation en trois dimensions de l’ensemble du territoire métropolitain. Ce modèle, présentant une résolution de dix points par mètre carré, est disponible en open data depuis 2025. Des techniques permettent également d’extraire des données privées comme la cartographie 3D générée par Google à partir d’images satellitaires et de photographie 360°. Si ces cartes permettent d’obtenir une vue d’ensemble d’une scène et de la placer dans un contexte plus large, elles montrent leur limite quand on cherche une précision de l’ordre du centimètre. La photogrammétrie autorise une approche beaucoup plus ciblée. C’est ainsi que l’on nomme le processus de reconstitution tridimensionnelle d’un objet ou d’un lieu à partir de photographies. Son utilisation dans le monde scientifique est éprouvée depuis le début des années 2000, mais c’est récemment que son usage s’est démocratisé, porté par le développement des puissances de calcul et par son utilisation dans le jeu vidéo. Le logiciel Reality Scan, récemment racheté par Epic Games et rendu gratuit dans le but de permettre aux joueur·ses et aux studios indépendants de fabriquer, partager et vendre leurs propres modèles 3D, a ainsi contribué à faire connaître cette technique d’un large public. Le meilleur moyen d’obtenir la photogrammétrie d’un lieu est de se rendre directement sur place pour le photographier minutieusement et sous tous les angles à l’aide d’un appareil photo, d’un téléphone ou d’un drone. Mais si l’accès au lieu n’est pas possible, la photogrammétrie peut parfois être générée directement à partir des images sources filmées par les témoins, rendant son usage particulièrement adapté dans le cadre d’enquêtes en sources ouvertes. Ainsi, c’est en extrayant directement des informations à partir des images filmées par les témoins du meurtre de Renée Good, tuée par un agent de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) à Minneapolis le 7 janvier 2026, que nous avons pu générer un modèle 3D de de la scène du tir, comprenant le positionnement des véhicules, la largeur de la chaussée, le trottoir et sa pente givrée… autant de détails qui comptent pour saisir le déroulé précis d’un tel événement.
Figure 2: Modèle 3D reconstitué à partir de la vidéo témoin du meurtre de Renée Good. Vue du logiciel Reality Scan.
La deuxième composante de la reconstitution d’une scène repose sur les personnes et les objets en mouvement, ainsi que plus largement tout ce qui ne relève pas du décor. Retrouver la position, seconde après seconde, de tous ces éléments mobiles paraît simple dès lors que des images existent. Mais c’est à cette étape que toutes les dégradations accumulées par les différents enregistrements se révèlent et peuvent rendre l’assemblage complexe et sujet à interprétation.
Si des logiciels peuvent nous venir en aide à cette étape, c’est avant tout un travail lent et minutieux de lecture d’images, d’allers-retours, de tâtonnements, et par-dessus tout de mise en relation des données entre elles qui permet d’échapper aux biais posés par une lecture individuelle des documents. De cette manière, il est possible de construire une analyse collective dans laquelle la vérité factuelle se trouve être l’aboutissement d’un processus de confrontation des regards, permettant de rendre marginales les incertitudes inhérentes à la captation partielle des scènes qui sont analysées.
Expertise dépendante
Lorsqu’un fait de violence policière est commis, ce sont d’abord des policiers qui sont chargés de mener l’enquête. Il est important de rappeler ici qu’il n’existe pas, en France, d’organe indépendant qui aurait pour mission de contrôler et sanctionner le travail de la police. Si l’IGPN est censée assumer cette mission, elle n’est structurellement pas indépendante des agents sur lesquels elle enquête. La très grande majorité des signalements de violences policières ne font pas l’objet d’une enquête de l’IGPN mais sont traités par des « cellules de déontologie » comme des questions disciplinaires, souvent au sein des mêmes commissariats où les violences ont eu lieu« Polices des polices en France : pourquoi il faut tout changer », Flagrant déni, rapport d’enquête, novembre 2025 [en ligne : https://www.flagrant-deni.fr/rapportlespolicesdespolices].. Lorsqu’une information judiciaire est ouverte, le juge d’instruction peut mandater des experts (médecins légistes, balisticiens, spécialistes en criminologie numérique) inscrits sur les listes officielles des cours d’appel. Habilités à procéder à l’ouverture des scellés, ils ont accès aux véhicules, aux armes, aux vêtements, et le cas échéant au corps de la victime. Par ailleurs, les expert·es travaillent souvent seuls et les conclusions de leurs rapports font autorité dans les tribunaux. Les conclusions qu’ils énoncent, si elles ne sont pas vérifiées par des observateur·ices indépendant·es, figent les faits dans une interprétation dont eux seuls ont la responsabilité. La justice doit alors, ou du moins peut alors, s’appuyer sur celles-ci pour statuer.
Index travaille depuis plusieurs années sur une affaire dans laquelle un jeune hommePour des raisons liées à la procédure judiciaire, les noms et les détails de cette affaire ne sont pas évoqués. a été tué par un policier dans le cadre d’une situation dite de « refus d’obtempérer ». Dans ce dossier, comme c’est souvent le cas, de nombreux allers-retours entre expertise et contre-expertise ont eu lieu. Un premier expert a été mandaté par un juge pour dresser un rapport d’analyse de quelques pages sur le déroulé des faits. Comme dans l’écrasante majorité des dossiers sur lesquels Index a travaillé, ce rapport corrobore la version des policiers mis en cause et se base sur leurs témoignages pour construire un scénario plausible permettant de légitimer l’usage de la force. À la suite de cette première analyse, l’avocat et la famille ont sollicité Index pour produire une expertise indépendante à partir de l’ensemble des éléments et données disponibles. Après plus d’un an de travail d’analyse, Index remettait à la justice un rapport dont les conclusions contredisent directement la version policière des faits ainsi que celles du premier expert.
En réaction à notre rapport, une nouvelle contre-expertise a été confiée au Service national de police scientifique (SNPS). Pour analyser les images, ces experts en criminologie numérique n’utilisent généralement pas la 3D, mais font appel à des solutions logicielles propriétaires proposant des garanties de conformité avec les exigences judiciaires, notamment en ce qui concerne l’historique des modifications apportées aux images. Le logiciel Amped Five fait partie de ceux-là. Il propose notamment un outil basique de mesure des longueurs, permettant de tracer des lignes en deux dimensions sur une vidéo et de comparer la longueur de celles-ci. La documentation de ce logiciel précise que les objets mesurés doivent être exactement sur le même plan pour être comparés. C’est pourtant ce que les enquêteurs de la police scientifique ont fait : utiliser cet outil pour comparer les proportions d’un gilet pare-balle afin d’identifier formellement un policier filmé de dos par une caméra de distributeur automatique. Nous avons montré, à l’aide d’un modèle 3D, que la courbure du gilet rend cette comparaison invalide, et que le ratio varie fortement selon l’angle d’orientation. La certification de ce logiciel comme « conforme » à un procédé de preuve scientifique semble suffisante pour dispenser les enquêteur·ices d’une vérification de leurs méthodes de travail. Que cette erreur soit le fait de négligences ou d’un effort volontaire pour dédouaner leurs collègues, elle démontre l’importance vitale d’une vérification permanente des conclusions de toute analyse, quel que soit le niveau de légitimé que ses auteur·ices prétendent avoir.
Méthodologie ouverte
Bien qu’une grande partie de notre travail soit basée sur des logiciels et des données open source, je préfère employer le terme de méthodologie ouverte. Toutes les enquêtes que mène Index ne sont d’ailleurs pas basées sur des sources ouvertes, puisque beaucoup de la matière que nous utilisons provient de dossiers judiciaires, ou parfois de témoignages confiés par des survivants.
La méthodologie ouverte consiste à expliciter au maximum les étapes du processus qui nous permettent d’affirmer certains faits. L’usage de logiciels gratuits est privilégié, afin que la reproductibilité des enquêtes ne soit pas conditionnée à l’achat de solutions logicielles parfois très coûteuses. Par ailleurs, un soin particulier est apporté à faire apparaître, dans les vidéos et les rapports publiés, les documents sur lesquels l’analyse est construite.
La publication de nos rapports et comptes-rendus d’analyse en format vidéo est une des marques de fabrique d’Index et de Forensic Architetcure avant elle. Elle découle de la nécessité de s’insérer dans un écosystème principalement basé sur les images en mouvement. Nos enquêtes sont parfois éditées sous la forme de rapports au format interactif (ePub), intégrant des vidéos, des images fixes, des GIF et du texte. Ce format est accompagné d’un guide permettant son ouverture par les magistrats en amont et pendant les procès.
Les vidéos sont par nature un médium d’adhésion. La construction d’un récit narré, linéaire et supporté par des images peut susciter un biais de cadrage par lequel le public va avoir envie de croire à ce qui est raconté, donnant au montage un statut potentiel d’argument d’autorité. L’utilisation de la 3D renforce encore ce biais, en imposant un régime d’image à la fois scientifique et séduisant, empruntant au domaine de l’architecture l’esthétique de la maquette et à celui du jeu vidéo ses effets de lumière flatteurs. Ce pouvoir des images numériques a d’ailleurs été très bien compris par l’armée israélienne, qui diffuse des reconstitutions 3D des infrastructures ciblées à des fins de propagandeSuzanne Brunner, Nicole Vögele, Jake Charles Rees, et al., « Realistic Fantasy: Israel’s 3D Propaganda », Swissinfo.ch, 13 octobre 2025 [en ligne : https://www.swissinfo.ch/eng/war-peace/realistic-fantasy-israels-3d-propaganda/90158363]., ou par les réseaux de désinformation pro-russes qui utilisent les codes de l’OSINT pour tenter de blanchir les massacres commis par l’armée de Poutine à BoutchaAllan Deneuville, « Revenir sur Boutcha : désinformer la guerre en Ukraine avec l’OSINT », AOC media, 13 mai 2024 [en ligne : https://aoc.media/analyse/2024/05/12/revenir-sur-boutcha-desinformer-la-guerre-en-ukraine-avec-losint]..
Paradoxalement, la diffusion d’enquêtes en format vidéo oblige donc à redoubler d’efforts pour ne pas tomber dans le piège de l’argument d’autorité, celui qui ferait que le public adhérerait à une analyse grâce à la force de persuasion inhérente à l’image animée plutôt que par l’application d’un regard critique sur les images.
Pixels
Comme je l’ai évoqué, les analyses produites par Index sont le résultat de dizaines d’heures passées à regarder dans le détail des images que, souvent, des millions de personnes ont déjà vues. Pour être effective, l’étude d’une vidéo doit commencer par la perte de vision d’ensemble, par la disparition du sens des images. Tant que l’on regarde une vidéo du début à la fin, en plein format, la force de nos habitudes nous pousse à voir un véhicule en mouvement, un policier qui sort une arme, un tir mortel. C’est à cette échelle macroscopique que les biais sont les plus nombreux, puisqu’ils nous indiquent ce que notre cerveau souhaite voir de ces images. L’importance des logiciels est là encore primordiale, les interfaces limitant et façonnant notre usage des outils. J’ai pu voir dans le séquenceur vidéo de Blender des détails de vidéos qui ne m’apparaissaient pas dans la timeline Da Vinci. Cela tient à des facteurs concrets : la possibilité de zoomer sans limite, de balayer l’image dans toutes les directions et de changer de frame en un seul clic, le tout sans latence. À ce jeu, les logiciels open source ont souvent un avantage sur les logiciels propriétaires. Construits par de multiples contributeur·ices, ils n’ont pas pour ambition de prendre par la main les utilisateur·ices dans une expérience balisée, et s’affranchissent donc des lourdeurs d’une interface censée faciliter leur emploi mais les rendant en fait plus grossiers.
Alors que l’on zoome, que l’on déplace pendant de longues minutes notre curseur d’un photogramme à l’autre, que l’on entend pour la centième fois la détonation ralentie d’un coup de feu, on perd le sens de ce que les pixels nous montrent et les détails imperceptibles jusqu’alors deviennent manifestes. Il arrive souvent de découvrir à des stades avancés d’une analyse des détails importants, incitant à remettre en question les conclusions qu’une lecture initiale des sources pourrait laissait entrevoir.
C’est bien de ce travail que l’on essaye de rendre compte quand nous éditons des vidéos : pointer ce qui surgit lorsque les pixels ne font plus sens et le donner à voir, dans son contexte d’origine, au plus grand nombre de personnes.
Beauté partiale
En tant que graphiste, une partie de mon travail consiste à faire le rendu des analyses 3D que nous avons produites. Mes études supérieures en école d’art et mon parcours professionnel font que je considère les images autant pour le sujet qu’elles représentent que pour leurs caractéristiques esthétiques, au sens de ce qu’elles produisent de sensible sur la personne qui les regarde. La communauté OSINT, principalement composée de techniciens de l’information, peut avoir tendance à mettre sous le tapis la question de l’esthétique des images qu’elle produit, en renvoyant ce sujet aux contraintes issues des logiciels ou à la volonté de rester proche des propriétés de la maquette, dont la neutralité prétendue permettrait de soutenir la rigueur scientifique de ses analyses.
La question du traitement graphique de nos modèles 3D s’est posée d’une manière particulière lorsque nous avons enquêté sur la disparition de Jumaa al-Hasan, mort noyé le 2 mars 2024 dans le canal de l’Aa à Gravelines alors qu’il tentait d’embarquer sur un canot pneumatique à destination de l’AngleterreMaïa Courtois, Maël Galisson, Simon Mauvieux, « La police impliquée dans la mort par noyade de Jumaa al-Hasan, un exilé syrien », Disclose, 8 juillet 2025, en partenariat avec Index et Liminal [en ligne : https://disclose.ngo/fr/article/la-police-impliquee-dans-la-mort-par-noyade-de-jumaa-al-hasan-un-exile-syrien]..
Jumaa al-Hasan est décédé à la suite d’une intervention policière l’ayant contraint à se jeter à l’eau alors que le canot se trouvait hors de sa portée, entraînant son enlisement dans la vase et sa disparition dans les eaux du canal. Par la suite, l’inaction des forces de police n’a pas permis aux opérations de recherches d’être menées à bien. Son corps a été retrouvé deux semaines plus tard, à quelques centaines de mètres de l’emplacement où il s’est noyé. C’est ce que nous avons appris en nous rendant au Royaume-Uni afin de rencontrer ses compagnons présents sur le bateau, témoins directs des événements. À travers un procédé de témoignage situé« Situated testimony uses 3D models of the scenes and environments in which traumatic events occurred, to aid in the process of interviewing and gathering testimony from witnesses to those events. Memories of traumatic or violent episodes can often be elusive, or distorted, but we have found that the use of digital architectural models has a productive effect on a witness’s recollection », Forensic Architecture [en ligne : https://forensic-architecture.org/methodology/situated-testimony]., nous avons pu reconstituer un déroulé des faits avec quatre témoins auxquels nous avons présenté un modèle 3D de la zone dans laquelle Jumaa avait disparu.
Pour rendre compte des conditions de visibilité nocturne au moment du décès de Jumaa, il nous fallait considérer deux données majeures : la lumière des torches des policiers et la fumée des gaz lacrymogènes qui furent employés sur lui avant qu’il ne saute à l’eau. Au même titre que la topologie, la végétation ou le niveau d’eau de la rivière, ces éléments structurent la perception que les personnes ont eue de la scène cette nuit-là. Leur présence dans le modèle 3D est essentielle, tous les témoins ayant mentionné l’éblouissement et la mauvaise visibilité comme des facteurs déterminants du drame. La possibilité de les intégrer au modèle et de moduler leur intensité en direct à partir de leurs indications a été primordiale dans la compréhension de la dynamique des événements. Même si l’attrait suscité par les images de cette reconstitution publiée en France avec le média d’investigation Disclose a participé à la diffusion de ce travail d’équipe, c’est l’exigence de précision qui a présidé à leur fabrication, et non la volonté de les rendre séduisantes auprès du public.
Figure 3: Extrait de l’enquête Mort par noyade de Jumaa al-Hasan : la police mise en cause, Index, 2025
La question du traitement graphique des rendus 3D ne répond donc pas à une volonté de rendre les images désirables, mais s’imbrique dans la nécessité de rendre compte de toutes les données structurant la perception d’une situation.
Avec la démocratisation de nouveaux outils comme le Gaussian Splatting, technique proche de la photogrammétrie permettant des rendus encore plus réalistes, le sujet du pouvoir de séduction des images 3D n’a pas fini de se poser. La boussole qui devrait nous guider est celle-ci : qu’est-ce qui nous permet d’affiner la précision de notre analyse, qu’est-ce qui conditionne la perception subjective d’une scène par ses témoins ? C’est à partir de ces considérations que le langage graphique des enquêtes doit être produit. Et si ces images fabriquées permettent de raconter une histoire séduisante, cette dimension mérite d’être interrogée avec rigueur : elle engage notre éthique autant que le devoir d’honnêteté et de transparence envers le public. Il serait néanmoins réducteur de vouloir s’en défaire totalement, car cet aspect peut contribuer à mettre en lumière, avec le plus de force possible, les violences toujours croissantes menées à l’encontre des personnes vulnérables, racisées, indésirables aux yeux du pouvoir à travers le monde.
Suites
À chaque étape du processus d’enquête, des biais peuvent s’introduire dans la lecture ou l’interprétation des données. Les experts mandatés par la justice n’en sont certainement pas exempts, et leur proximité avec l’institution peut les amener à interpréter les éléments dont ils disposent au profit des policiers mis en cause. Face à ces risques, les outils et les techniques de l’investigation numérique peuvent nous venir en aide, en réduisant les erreurs de lecture des images ou en améliorant notre capacité à repositionner des objets numériques dans l’espace pour atteindre de nouveaux points de vue sur une scène. Mais c’est l’ouverture des méthodes, la contribution collective et la confrontation aux regards extérieurs qui permettent à la reconstitution numérique citoyenne d’affirmer sa légitimité face aux expertises d’autorité circulant dans les chambres fortes des cours de justice.
L’histoire du logiciel libre nous éclaire sur les moyens pour y parvenir. L’objectif d’avoir un code ouvert n’est pas que chaque utilisateur·ice devienne dévelopeur·se pour vérifier l’intégrité du code téléchargé, mais que suffisamment d’individus puissent le faire pour garantir sa sûreté et contribuer à son développement.
En rendant explicite le processus qui mène des pixels à la preuve, en privilégiant la mise en commun des regards sur la certitude d’une lecture individuelle, en documentant ses propres lacunes autant que ses conclusions, l’investigation numérique peut s’inspirer du logiciel libre pour renforcer son impact à long terme et consolider sa légitimité auprès des institutions judiciaires comme elle l’a fait auprès du grand public.