Poudreuse (extrait)

Dans un rapport étroit à l’oralité, par la polyphonie de répliques poétiques entrechoquées, Poudreuse est un texte qui laisse émerger l’espoir du collectif au milieu des décombres d’un système économique et politique. Les « solistes » du libéralisme sont là, pris en embuscade par la langue qui débusque leurs mobiles, leurs manies, leurs tactiques. Et la neige, à la manière du temps qui passe, imperturbable dans sa chute et implacable dans sa manière de recouvrir le réel, vient traverser cette chronique imparfaite, à l’impératif hors mode, demandant au temps de l’écrire.

Les gens vivent dans des villes incertaines des plaines interdites sous un ciel qui s’effondre.

 

Un jour ils ont fait des enfants sans imaginer que le dernier né passerait son bac dans une chambre fermée amoureux d’une toile d’araignée ou sortirait masqué.

 

Ils imaginaient qu’il aurait envie d’avoir à son tour des enfants qui auraient été leurs petits-enfants mais lui il se demande si c’est bien raisonnable.

Tu ne sais pas quoi répondre.

 

Tu as honte de l’héritage que tu lègues.

 

Tu n’as pas peur d’avoir bientôt encore plus chaud tu as peur de l’absence de limite de la puissance des puissants – ces gens perdus sans le cardan des certitudes.

 

Leur cerveau ne te sera pas d’une grande aide il a la mémoire sélective et la pulsion fin prête.

 

En plus ils ont de la merde dans les oreilles.

  

Mais pas toi.

                                        

« Say what you are not what you would like to be not what you have to be just say what you are and what you are is good enough » il faut te le dire en quelle langue ?                                 .

                                              

                                                           .

 

                                   .           

                                               .

 

            .

Des gens court-circuitent cette responsabilité de soi et d’autrui qu’ils prétendent assumer mais que quelque chose en eux quelque chose d’archéologique abandonne au mouflon rancunier qu’ils redeviennent sans solidarité.

  

D’autres se réfugient dans la catégorie grande-gueule on peut croire qu’ils n’ont peur de rien qu’ils sont optimistes qu’ils ne cherchent qu’à s’amuser et qu’ils n’ont jamais pleuré de la vie.

  

Tu les revois ces gens et tu changes d’avis ils parlent d’une petite voix tremblotante comme si eux aussi avaient la trouille ils ont des airs défaitistes devant leur café crème fini les trompettes le fier cor de chasse le trombone à coulisse ils cherchent néanmoins presque avec désespoir à s’amuser.

 

Ils ne savent pas où situer leur principal regret qui en fin de journée se noie dans leurs veines avec des mojitos des bières en pintes et des shots de whisky.

 

Ils ont de plus en plus de mal à s’arrêter ils s’acharnent à trouver à chaque chose des bons côtés.

 

Avec un peu d’alcool et beaucoup de chimie ils dansent la nuit sans s’arrêter en des gestes endiablés affranchis de la glu qui les assaillait au réveil.

  

La chanson a encore changé l’orchestre est fatigué :

 je veux m’avoir en joue
et ne plus fondre en larmes
je veux partir partout
par tous mes grands moyens
et moyennant ma part de grandeur d’âme
(bis)

.

                                               .

Ils se sentent vides et pleins à la fois éprouvent l’osmose c’est génial tout va bien ils prennent les solistes dans leurs bras ils les font tourner sur eux-mêmes et la tête avec ils rient aux éclats c’est vraiment la meilleure soirée de leur life il est où le problème ? 

 

La force les inonde et monte sur leur visage et même dans le taxi pour faire la route avec eux jusqu’au lit.

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Peu importe le bourdon.

                                                                         .

                                                                                   .

 

                        .

Il est où ton problème ?

 

Sur la notice est écrit : sensation d’un véritable ailleurs d’un rêve inaltérable.

 

Quel délice de te sentir palpiter de communier avec tes propres intentions – l’existence enfin prête à te ressembler son expression tangible en toi – alors qu’à l’habitude personne ne t’entend.

                                                           .

 

                                                                         .

                                                                                              .

           

                                                .

Ne plus fléchir donner le la de la ligne de voix dans la gangue amicale et douce où tu découvres enfin tes compétences inattendues

                                   .

 

                      .

                                   ne pas te laisser recouvrir avant d’avoir eu le temps de chanter.  

                                               .

 

La neige tu en fais fi en fais foin l’envoies à travers les cloisons au loin.

                    .                                                        .   

                                                    .

 

                .

Regarde, elle est devenue transparente tu vois enfin au travers.  

 

Tu distingues malheureusement un cul-de-sac au fond duquel elle réapparaît.

                                                                                  .

 

Ça schlingue dans l’impasse.

 

La neige t’y attend avec sa complexité harmonique : amour du travail et désir puis montée chromatique : angoisse injonctions briefs benchmark slides retard reproches oublis et autres ultimati.

 

Elle fait mine de sourire comme d’habitude et ferait presque croire qu’un jour il n’y aura plus de neige.

  

Tu cherches en vain un autre itinéraire – encore une fois quitter la route.

  

Mais des flocons t’attendront au tournant.

 

On te les remettra dans un petit sac, scellé, dont tu n’arriveras pas à te débarrasser.

 

La neige des gens prétendra être bonne certains insinueront que la leur est meilleure (elle fait de certains gens séduisants des arnaqueurs).

 

J’ai envie de donner des conférences d’haranguer les foules de me présenter aux élections pour sonner l’alerte : il y a quatre-vingt-dix-neuf pour cent de fausse neige.

                         .

                                               .

 

            . 

Mais les gens et la neige partagent leur vie collés il faut croire qu’ils n’ont rien remarqué.

 

Ils ne savent plus tenir debout seuls ne savent plus se séparer sur la vaste lande dévastée ils suivent la ligne que la neige trace ils se laissent par elle encercler.

 

Hors du cercle ils font encore semblant d’exister mais fini l’extase ils intègrent leurs limites et leur difficulté à s’adapter.

 

Ils sont devenus blancs.

 

Le monde qui a tout fait pour te faire rêver s’est finalement désisté.

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            .

                                               .                                    .

 

                                                                 .   

                        .

                                                                                                          .

                                                                                     .

Des gens ne savent pas comment appeler la neige à part mon amour mais elle ne dit rien de toute façon le langage ne l’atteint plus.

 

Bientôt elle aura recouvert la moindre scorie du moindre scénario nocturne avorté, les volets resteront fermés sur les traces de roues sales dans la rue désertée.

                                   .

                                                                                     . 

Parfois tu sens que tu décolles de toi-même et ça fait mal comme un pansement arraché.

 

Pas de souci la neige tient un carnet de blessures tu peux compter sur elle, elle n’oublie rien.

 

Elle est sans question alors que toi tu fabules sur les raisons de la quitter tu te dis perte de richesse peut se réparer mais perte de temps nous ruine tu veux flâner, flâner sans plus t’en rendre compte flâner quoi cesser de ramasser les miettes d’un bonheur à venir.

  

Le temps qui passe est-il du temps perdu ?

 

Et pourquoi la vie se réduit-elle aujourd’hui à cette question (occultant celles d’avant celles qui t’émoustillaient en te détournant joyeusement de tes attaches et des poncifs) ?

  

Rien à voir avec l’âge, l’âge compte moins que le vécu ce n’est pas non plus une question de condition sociale ni de climat ni de fatigue c’est se prendre pour un couteau calme et d’un coup s’apercevoir que tu es un fétu de paille.