Introduction

Darwin était fasciné par l'oeil humain et s'étonnait qu'un organe d'une telle précision ait pu naitre par sélection naturelle en seulement 500 millions d'années. Descartes, tout en sachant que l'image se forme chez l'humain par l'impact de la lumière sur la rétine, continuait à penser, comme dans l'antiquité, que les chats "touchaient" visuellement les objets en emettant des rayons avec leurs yeux. Le Pentagone peut identifier des individus à 200m de distance en émettant un laser qui capte les battements cardiaques. La coquille Saint-Jacques possède sur la bordure de son manteau des centaines d'yeux bleus semblables à de minuscules télescopes. La Chine déploie dans l'espace urbain un réseau massif de caméras de surveillance vidéo, couplé à un système de reconnaissance faciale automatisé. Le perceptron, tout premier réseau de neurones artificiels conçu dans les années 1950 était, de façon fantasmatique, le projet d’un œil synthétique. L'examen systématique des grains de beauté par des techniques d'apprentissage profond produit des diagnostics qui déclassent ceux des meilleurs dermatologues. La série Star Trek comporte 759 épisodes, totalisant 556 heures qu'un humain féru de science-fiction serait bien en peine de regarder intégralement. La première image d'un trou noir, obtenue en 2019 par des techniques non-optiques, a nécessité la coordination sans précédent d'un vaste réseau mondial de télescopes. Obligé d'abandonner dans l'urgence sa villa californienne menacée par un feu de forêt, un homme assiste en direct via son smartphone, impuissant, à la destruction de son habitation filmée par la caméra de surveillance qu'il y avait installée, jusqu'à ce que celle-ci soit elle-même consumée dans les flammes. Dans le jardin zen du monastère Ryōan-ji à Kyoto, il est impossible de trouver un angle de vue qui permette de contempler simultanément les quinze pierres qui y sont disposées...
Mondes Visuels est une investigation autour de la vision, dans la variété de ses manifestations sensibles. Qu'est-ce que voir, pourrait-on se demander ? Spontanément, un ensemble de questions satellites surgissent : Qui voit ? Qui voit quoi ? Dans quel contexte, à quelle intensité, avec quelle fréquence ? De façon intentionelle ? Avec quelle intention ? Avec quel organe ? Quel algorithme ? Quelle certitude ? ... Ce programme de recherche et de création entend explorer les expériences sensorielles que provoque la vision, les récits que suscitent ces expériences ou qui les accompagnent, les mondes qu’elles créent, autant chez les vivants qu'au sein des systèmes de vision artificielle ou dans l'interaction entre les uns et les autres.
Les pratiques visuelles ainsi que leur étude se concentrent traditionnellement sur la notion d'image, c'est à dire sur une manifestation, réelle ou virtuelle, qu’on semble pouvoir tenir à une distance objective. Le parti-pris méthodologique de Mondes Visuels est celui du primat de la perception. Un tel décentrement en implique d'autres en cascade : langage et communication, par exemple, peuvent devenir des notions encombrantes lorsqu'on s'interroge simplement sur les conditions de perception d'un phénomène, sur sa visibilité ou son caractère illusoire ; et l'humain n'est plus toujours l'étalon premier auquel se rapportent ces expériences de vision. Adoptant une approche écologique de la perception, c'est à dire faisant se rencontrer et cohabiter une diversité de régimes de vision sans commune mesure (de temps, d’échelle, d’espace, de spectre, …), ces recherches ont pour projet de célébrer la multiplicité des expériences visuelles en déjouant toute tentative d’interprétation qui se voudrait trop univoque ou unifiante, trop catégorique.
Face aux transformations silencieuses du monde et en premier lieu celles qui sont liées à l’essor de l’intelligence artificielle et aux progrès des technologies, à l’évolution des rapports de force (géo)politiques, à la catastrophe écologique imminente, ce programme aimerait proposer un récit alternatif, qui ne soit ni une injonction morale, ni l’expression d’une peur, mais simplement une invitation à considérer l’humain dans une perspective plus large au travers des relations qu’il entretient avec son environnement humain et non-humain, et à la mesure d’un temps qui dépasse sa propre existence.

Mise en œuvre

Transdisciplinaire, ce programme trouve ses références autant dans les arts visuels optiques (photographie, cinéma, vidéo), les arts médiatiques et technologiques, l’art contemporain et l’histoire de l’art que dans les sciences humaines, les sciences et techniques, la philosophie, la société, et élabore ses modes de travail, de présentation et de partage en tirant parti de cette diversité.
Il est animé par un nombre important d’invité(e)s provenant d'une variété de champs de la connaissance et de la création, artistes, curateurs, philosophes, scientifiques, ingénieurs, journalistes, activistes, écrivains, thérapeutes, chacun(e) spécialiste de son domaine, qui interviennent ponctuellement au cours de l’année sous la forme d'une conférence suivie d’un travail avec un groupe d’étudiants (une demi-journée à trois jours en fonction des intervenant(e)s), et par l'accueil tout au long de l'année de plusieurs artistes en post-diplôme, qui sont amené(e)s à prendre une part active à la conduite des activités de recherche.
Une restitution plastique et théorique de dimension internationale, que nous pourrions nommer exposition et symposium par simplicité mais dont nous souhaitons que la forme puisse être questionnée au cours de ces recherches, est prévue pour l’été 2022.