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Val d'Oise 3

Département du Val-d’Oise. 2017.

Lecture à voix haute - Maison du patrimoine de Sarcelles (95), 21 mars 2017. Dans le cadre de la formation « sensibilisation à l’éducation artistique des arts de la scène » à destination des animateurs socio-culturels du Val d’Oise.

MANIFESTE DES ANIMATEURS SOCIO-CULTURELS DU VAL D’OISE

(texte en cours d’écriture)

Choisir un spectacle

NOUS, animateurs socio-culturels du Val d’Oise, constatons qu’il y a de tout, dans le spectacle vivant. Les fameuses plaquettes, suffisamment absconses et génériques, vendent la part de rêve nécessaire à tout bon plan marketing : il est aisé de transposer les intentions des plaquettes à n’importe quel spectacle.

Dans ce contexte où le désir du spectateur est abondamment titillé – susciter l’envie est la préoccupation heureuse des lieux de médiation –, il ne s’agit pas d’être un « spectateur-porc, qui avale et consomme salement des spectacles, sans conscience ni distinction, sans rien en faire » (1). Aussi, comment choisir un spectacle lorsque l’on est animateur socio-culturel et que l’on veut accompagner « son public » à la découverte des arts de la scène ?

Nous n’avons pas que des questions. Nous faisons régulièrement l’éloge de la réponse (2).

Une de notre mission consisterait ni plus ni moins à concevoir le spectacle pour autrui – c’est-à-dire : prescrire.

Ce rôle imposé de prescripteur nous enchante-t-il ? Bien évidemment que non. Nous avons un rêve ! Partir des envies de « notre public » pour l’emmener vers des œuvres éloignées de leur souhait initial (le fantasme de « choisir avec son public » a encore de beaux jours devant lui).

Nous méconnaissons les spectacles que nous prescrivons. Nous choisissons essentiellement des spectacles dont on en a entendu parler, souvent conseillés par des acteurs culturels enthousiastes, passionnés, voire habités par leur fonction. Nous développons une expertise indéniable à parler de spectacles que nous n’avons pas vu. Une expertise à l’insu de notre plein gré, qui conduit à captiver les publics à propos d’univers esthétiques qui parfois nous échappent.

Nous découvrons réellement les spectacles en même temps que « notre public » : le soir venu, nous faisons communément (et joyeusement !) œuvre d’ignorance.

Nous avons un monde idéal : la création d’un collectif d’animateur socio-culturels sur le département du Val d’Oise. Ces ambassadeurs se relaieraient pour assister à un maximum de spectacles diffusés dans le Val d’Oise, et échanger autour de leurs enjeux. Outre l’aspect consultatif à destination des programmateurs du territoire, le collectif se constitueraient une culture élargie en arts du spectacle. Quoi de mieux pour amener « notre public » à s’immerger de temps à autre dans les Théâtres ?

Susciter l’envie

NOUS, animateurs socio-culturels du Val d’Oise, ne sommes pas sorti de l’auberge une fois le spectacle choisi. Faut y aller, au spectacle ! Avec « son public » ! Paradoxalement, nous ne sommes pas toujours les mieux placer pour entrer dans ces univers de la scène, surtout quand les œuvres sont contemporaines. Pourtant nous le savons (et le constatons régulièrement) : le contemporain parle davantage à « notre public » par son interactivité, son ambiance ou sa proximité avec le quotidien.

Nos missions ? Convaincre « notre public » par des propositions esthétiques qui nous convainquent pas toujours nous-même. C’est l’occasion de voir comment le monde s’y voit, arguons-nous. Pas simple : avec son corps (qui bouge) face à d’autres corps (qui bougent), « notre public » se rend parfois dans les salles de spectacle à son corps défendant, tout ça pour rencontrer des corps d’acteurs ou de danseurs qui souvent défendent une autre idée du monde (ou : “du corps” ?) que la leur.

Nous adorons le spectacle vivant, mais le problème du spectacle vivant, pour nos missions d’accompagnement, c’est son vivant ! Ça choque, ça rit, ça hérisse, ça hurle. Des séquences nouvelles surgissent au fil des tournées, les programmateurs en sont les premiers surpris. Le dernier en date : Maintenant ou jamais, un spectacle de la fanfare-cirque du collectif Cheptel Aleïkoum. Une acrobate, ancienne activiste des Femen, a soulevé inopinément son tee-shirt lors d’une scène a priori banale. On y lisait « Love » sur ses seins. Love, parce que ??? Ces seins dénudés feront rugir et rougir le public du centre social présent ce soir-là dans le cadre d’une sortie familiale.(3) Des spectateurs pourtant très habitués au nu – ne serait-ce que dans les publicités pour shampoing à la télévision. Mais le nu au théâtre, c’est le scandale. Dans Maintenant ou jamais, le corps de l’acteur fait face, in situ, au corps du spectateur. C’est du Live. Sans le shampoing.

Nous ne souhaitons pas heurter (c’est le rapport au réel qui est choquant). Nous sommes là pour ouvrir. Le spectacle vivant c’est la fête ! Comme toutes fêtes, le spectacle vivant bouscule. Les corps exultent, pleurent, s’enflamment, se dénudent, parlent, dansent, pensent. Il y a du hasard dans ce qui va se dérouler entre soi et celui qui joue sur un plateau, voire dans la rue. Parfois ça va prendre. Parfois ça ne va pas prendre. On ne sait jamais trop – même après s’être renseigné. On ne le sait qu’après. Avant, c’est une question éminemment dangereuse : j’y vais ou j’y vais pas ? Si j’y vais pas, tant pis, reste à imaginer ce que je n’ai pas vu. Si j’y vais, tant mieux, je m’en prendrais pleins les mirettes. Ou je le regretterais.

La scène est un espace de liberté. Le spectacle, c’est aussi fait pour dépasser les limites, les pensées, les sujets tabous, et bousculer nos codes : ce qu’on nous a « inculqué » depuis que l’on est né - la zone de confort. Une zone de confort qu’aucun animateur socio-culturel ne peut présager : que faire si un spectateur est choqué par la présence d’un vélo, parce que tout petit il fut heurté par un vélo ? Le spectateur phobique d’une échelle sur scène, en écho à une chute récente d’échelle ? Le spectateur atteint de calvitie interloqué par un acteur sans cheveux ? Le spectateur prude choqué par des mots argotiques, vulgaires – les textes théâtraux en comportent un certain nombre?

Partons d’une idée toute simple : le spectateur peut tout voir. Notre responsabilité est d’avertir (si nécessaire). Et d’envisager le théâtre sous toute ses formes, même de rue. Un Christ barbouillé dans la « boite noire » d’un Théâtre n’aura pas le même impact dans un festival de théâtre de rue (le public peut changer de rue s’il est gêné !). Et ce n’est pas la compagnie Oposito qui dira le contraire.

Nous ne sommes pas toujours d’accord avec nous-même (sinon ce ne serait pas drôle). Le public a le droit d’être plus sensible à certaines choses et pas à d’autres. C’est pourquoi nous aimons parler avec les gens, recueillir leurs sentiments et pensées sur les choses, leurs envies, leurs envies en matière de culture.

Nous avons appris à connaître « notre public » avant de programmer une sortie culturelle. Un public divers, plus ou moins sensible à certaines œuvres - comme tout à chacun. Parler du spectacle n’est pas toujours nécessaire ; sensibiliser, si. Les idées ne manquent pas : atelier créatif autour du spectacle, petite mise en scène anticipée, rencontre avec les artistes avant de les voir jouer, visionnage d’une vidéo dénichée sur Youtube, lecture du Livre d’or en circulation, discussion autour du thème via l’image de la plaquette.

Le « public » n’est pas un tout homogène. Nous sommes tous des spectateurs-individus ! Les usagers des lieux où nous exerçons nos missions ont le droit une considération à ce titre-là. Terminé le temps des groupes captifs que l’on emmène au théâtre, avec spectacle imposé et inscription sur liste. Avec la mixité des publics, la pluralité des propositions et des accompagnements s’impose. Non sans révolution dans nos organisations et dans nos positionnements.

Recueillir les impressions

NOUS, animateurs socio-culturels du Val d’Oise, avons renoncé à être de bons médiateurs, au sens où nous travaillerions à « la convenance des discours et des œuvres aux destinataires »(4).

Nous laissons toute la place à « notre public », tout en ne prenant pas la parole à sa place.

Accompagner « notre public » après les spectacles, c’est d’abord réfléchir à notre propre réception. Les « publics », c’est nous-même, ni plus ni moins.

S’il y a un art que nous cultivons, c’est l’art de ne pas comprendre textuellement les œuvres pour les recevoir émotionnellement. Laisser notre cortex d’humain intelligent sur le côté, et parler à notre cerveau primaire, à notre ventre, à notre sexe. Un d’entre-nous aime à dire « avec tous les chacras ouverts ».

Nous sommes à l’affût des moments de grâce pendant les spectacles. Notre cerveau est sur on. Il arrive aussi qu’il soit sur off.

Parfois le regard prime. Parfois l’ouïe. Et si nous entrions dans les œuvres scéniques par la musique ?

C’est bien joli tout cela, mais pas aisé. Faut se dépatouiller en premier lieu avec les fameuses plaquettes. Nous rions à gorge déployée quand nos pairs racontent leurs expériences de spectateur vis-à-vis des plaquettes. Comme ce dialogue absurde (et déjà culte) :
— Exprès je n’ai pas lu la plaquette pour Macbeth quand même (5), et j’ai regretté. Pourquoi ? Parce que je n’ai rien compris quand même !
— Ben moi j’ai vu Macbeth quand même, et ça rien à voir à ce que j’ai lu sur la plaquette ; du coup j’ai rien compris de ce que j’ai vu.

Tempérons : le propos de la plaquette, comme pour Flip Book (6) de Boris Charmatz, permet de situer l’œuvre dans l’histoire de la danse. La connaissance du propos aide à se glisser dans le mouvement.

Nous réclamons le droit de ne pas comprendre, et avons le devoir de signifier la même chose à « notre public ». Mais le droit de ne pas comprendre n’est pas un quitus pour ne pas penser sa position de spectateur, ou ne pas entendre le propos de la pièce. Avec le spectacle Flip book de Boris Charmatz diffusé à l’Espace Germinal de Fosses (si si !), le seul fait d’apprendre, au moment du bord de scène, que des variations de jeu ont été créées (avec des amateurs, des enfants, des danseurs de Merce Cuningham, etc …) a conduit quelques-uns d’entre nous à nuancer leur critique, à établir des variations dans leur jugement, à appréhender autrement la démarche esthétique. Sans ce bord de scène, beaucoup d’entre-nous seraient restés à la porte. A la porte du spectacle.

Il est toujours difficile de prendre du recul sur sa propre position de spectateur. Le risque est grand d’ingurgiter ce qu’on nous donne à manger et de dire : « La Star Academy, Top chef, Simone de Beauvoir et Valère Novarina, c’est du pareil au même ». Nous souhaitons, pour « notre public » autant que pour nous, digérer les œuvres en nous posant des questions, et surtout  « en prenant une place qui ne nous aurait pas été donné (7) ».

Avec « notre public » autant qu’avec nous-même, nous connaissons les pièges : chercher les clés du spectacle en intellectualisant (l’on peut privilégier l’approche sensible), chercher à être fidèle au propos de l’artiste (vive les spectateurs qui comprennent « de travers » !), chercher une interprétation et une seule (l’œuvre n’a a priori pas de limite dans son interprétation), chercher à apprécier l’œuvre sur le moment (la réception est parfois à digestion lente).

Nous cherchons à inventorier les moyens pour accompagner « notre public » (même si s’en aller le nez dans les étoiles après le spectacle, c’est beau aussi). Nous avons évoqué le bord de scène. Nous aurions pu aussi parler de Journaux du spectateur. De rencontres d’artistes. De jeux de rôle. De Livres d’or. De débats publics avec invité. De dessins. De boîtes à idée. De scribes-ambassadeurs. De forums sur le net. De comités de critique citoyen.

A partir du moment où l’on pose la question de sa condition de spectateur (quel spectateur suis-je ? un consommateur de toutes les soupes ? un spectateur-acteur qui apprécie de choisir en fonction de ses goûts très personnel ?), à partir du moment où l’on a la réflexion - on est capable d’avoir de l’analyse et du recul, même si on a le droit de ne pas comprendre - c’est à ce moment-là que l’on trace cette ligne entre le porc et soi.

Aller plus loin

NOUS, animateurs socio-culturels du Val d’Oise, avons besoin de rêver : travailler à recueillir les impressions, c’est une chose, une bonne chose ; trouver une forme partageable publiquement à ces impressions, c’est pas mal non plus. Les impressions proviennent de l’espace public, nous aimerions les remettre dans l’espace public. Les exposer. Diffuser le Livre d’or dans des lieux improbables. Produire un retour aux équipe artistique ou aux Théâtres. Trouver une forme à ces chants de spectateurs, les nôtre autant que ceux de « notre public ». Les mettre sur le même plan. Dans un soucis polyphonique de sens.

Pour Le Dico du Spectateur,
Joël Kérouanton
À partir de paroles collectées (et librement interprétées) pendant la formation à la sensibilisation à l’éducation artistique des arts de la scène, destinée aux animateurs socio-culturels du Val d’Oise.
(Avec la contribution des stagiaires : Robin Gigomas, Céline Jimenez, Christelle Nadeau, Marie ?, Chlotilde ?, Jeannette ?, Nicolas ?, Aline ?, et ? Et ? Et ? Et ?
Avec la contribution des acteurs culturels : Joséphine Checco (Directrice de lieu culturel – Espace Lino Ventura Garges-lès-Gonesse), Benoît Grimbert (photographe), Jean-Raymond Jacob (Cie Oposito – auteur et metteur en scène et chargé de coordination du Centre National des Arts de la rue Ile-de-France), Valérie Terrasson (DAC Gonesse)).
© Photos _ Joël Kérouanton
Juillet 2017

(1) Pierre Notte, L’effort d’être spectateur, Les solitaires intempestifs, Besançon, 2017.
(2) Prenons l’exemple de la langue théâtrale. Amener des maternelles voir du Beckett, c’est forcément compliqué. Sur du Valère Novarina nous ne sommes pas opposé. Pourquoi ? Parce que la langue, c’est un aspect sensoriel et pas toujours basée sur la compréhension. Aller voir du Valère Novarina, ça peut se préparer en écoutant la langue dans un casque audio, en solo, afin d’être concentré dans son monde intérieur, isolé. La langue de Novarina, elle s’entend plus qu’elle ne se lit ou ne se comprend. C’est le son de l’eau qui coule. Un fleuve. Un fleuve avec des cailloux, tout d’un coup ça s’assèche, ça change, ça bifurque, ça se retrécit, tout à coup on se concentre sur les cours d’eau qui sont sur les côtés. La langue de Novarina, c’est quelque chose qui est tellement riche qu’on peut faire abstraction du sens et juste se concentrer sur « Comment tu la perçois », « Qu’est ce que ça induit ».
(3) Il n’était pas envisagé de rencontre préalable pour débriefer de ce qui pourrait éventuellement choquer dans Maintenant ou jamais. Ces seins dénudés et « écrits » sont un imprévu scénique, absents au moment où les programmateurs ont découvert le spectacle. Nous l’apprendrons plus tard : le public présent n’était pas le public heurté. Les plaignants étaient des parents, non présents à la soirée.
(4) Chistine Servais, Relation œuvre / Spectateur : quel modèle pour décrire les processus de réception, in « Création partagée », Les solitaires intempestifs, 2012.
(5) Macbeth quand même, Jean-Paul Delore, 2015.
(6) Avec Flip Book le chorégraphe invente une pièce à partir du livre Merce Cunningham : un demi siècle de danse, tentant, par la traduction de 350 photos en autant de scènes de danse, le passage de l’image d’archive au mouvement dansé.
(7) Chistine Servais, ibid note 4.

Le mini-dico du spectateur: Val d'Oise 3

  • A
  • Animateur socio-culturel

    gui-dico-61.png
  • Animateur socio-culturel [2]

    //susciter l’envie// Donne envie d’avoir envie. Par tous les moyens imaginés : …

  • Animateur socio-culturel [3]

    //recueillir les impressions// Chercheur d’or & de pépites. S’imbibe des flow de paroles. …

  • Animateur socio-culturel [4]

    //aller plus loin ?// Expose les pépites (tout dépend du grammage) : Journal de bord ? C…

  • C
  • Cerveau-sur-In

    gui-dico-58.png
  • Cerveau-sur-Off

    N’a pas besoin de comprendre textuellement les œuvres. Les reçoit émotionnellement. Aime laisser son co…

  • P
  • Porc

    gui-dico-10.png

Contexte & crédits

Un Contrat local d’éducation artistique de l’est du Val d’Oise a été signé par le Ministère de la culture - DRAC Ile-de-France, la Direction départementale des services de l’Education nationale du Val d’Oise, le Conseil départemental du Val d’Oise et huit villes de l’est du Val d’Oise, Arnouville, Fosses, Garges-lès-Gonesse, Gonesse, Goussainville, Marly-la-Ville, Sarcelles et Villiers-le-Bel, qui a pour objectif la généralisation de l’éducation artistique sur le territoire des huit villes.

D’autre part, une convention de collaboration publique entre le Conseil départemental du Val d’Oise et le CNFPT Grande-Couronne a pour objet un plan de formation annuel à l’intention des personnels techniciens et relais de la culture sur le Val d’Oise. Dans ce cadre, une « sensibilisation à l’éducation artistique des arts de la scène » propose un module spécifique animé par Joël Kerouanton autour de l’« Accompagnement à l’analyse critique des animateurs avec leurs publics. Exemple de mise en œuvre de l’analyse critique : travailler autour de « être spectateur ».

En parallèle de cette intervention, le Conseil départemental du Val d’Oise a fait une commande d’écriture pour la réalisation d’« Addenda au dico du spectateur » correspondant au recueil, retranscription et réécriture des dits et écrits des participants en formation entre octobre 2016 et mars 2017. Cette commande d’écriture associée à des temps de formation auprès des animateurs socio-culturels avait pour objectif d’affirmer leurs propres positions de spectateurs, de mieux comprendre les enjeux autour d’une production artistique encourageant l’initiative de partenariats avec des artistes et/ou des structures culturelles, et enfin de faciliter la mise en place d’analyse de spectacles avec leurs publics.